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29/03/2016 10:12 EDT | Actualisé 30/03/2017 05:12 EDT

Quel est notre ennemi?

Le premier affirme que le véritable ennemi de l'Occident, c'est l'Occident lui-même. Le second considère les musulmans tous complices. Telles sont les deux manières d'avoir l'esprit perturbé en se trompant d'ennemi.

S'il arrive encore à certains dirigeants occidentaux de parler de «guerre contre le terrorisme» - ce qui ne veut strictement rien dire -, on tend désormais à reconnaître qu'à partir du moment où un ennemi se déclare tel et agit en conséquence, nous avons un ennemi.

Nous préférerions sans doute ne pas en avoir, mais comme l'observait en 1965 Julien Freund lors de sa soutenance de thèse, il ne suffit pas de ne pas vouloir d'ennemi pour ne pas en avoir. Du moment qu'un ennemi nous désigne, fait de nous son ennemi, nous le sommes.

La présence de notre ennemi est à la fois interne et externe.

Concernant sa présence intérieure, il ne faut pas se lasser de reprendre et de méditer la définition que donne du terrorisme Raymond Aron et que rappelle souvent Gérard Chaliand, à savoir que «doit être considérée comme terroriste toute action dont l'effet psychologique est largement supérieure à ses effets physiques».

Physiquement, les attentats qui viennent de frapper Bruxelles ne modifieront pas davantage le rapport de force international que ceux qui ont frappé Paris le 13 novembre 2015. Ni la France, ni la Belgique ne s'effondreront sous l'effet de ces bombes ou de ces fusillades. Les victimes civiles ne sont pas massacrées pour réduire le nombre de ceux que l'État islamique (EI) considère comme ses «ennemis» - il y en a des centaines de millions en Europe. Elles sont massacrées afin de produire, au sein des populations européennes, un double effet psychologique (au moins).

D'abord, terroriser pour affaiblir les volontés, semer le doute dans les opinions publiques, notamment sur le bien-fondé des interventions militaires en Irak et en Syrie. Il faut se rappeler que l'Espagne, en 2004, avait pris la décision, après les attentats de Madrid, de quitter l'Afghanistan.

Ensuite, chercher à créer la plus grande tension possible entre les populations installées de longue date sur le sol européen et les populations musulmanes plus récentes, créant ainsi une atmosphère de haine et de suspicion susceptible de déboucher sur une guerre civile.

Ces deux effets psychologiques se traduisent par deux types de discours, généralement proférés par l'extrême gauche d'un côté et l'extrême droite de l'autre, mais susceptibles de déborder largement ce cadre politique.

Le premier de ces discours affirme que le véritable ennemi de l'Occident, c'est l'Occident lui-même ; que si certains se considèrent comme ses ennemis, c'est essentiellement, sinon exclusivement, de sa faute ; et que, dans ces conditions, ces ennemis sont, en réalité, d'abord des victimes de l'Occident.

Le second considère que font partie de nos ennemis les musulmans installés en Occident, tous plus ou moins complices des islamistes. Même un candidat à la présidence des États-Unis peut tomber dans ce genre de piège, pourtant assez peu subtil.

Telles sont donc les deux manières d'avoir l'esprit perturbé en se trompant d'ennemi. Pour l'instant, de tels discours ne séduisant qu'une minorité, l'effet psychologique souhaité par l'EI est un échec. La relative popularité des discours démagogiques montre toutefois qu'un tel échec ne doit pas conduire à crier victoire trop vite : l'avenir dépend de nous, notamment de notre capacité à résister à ces effets psychologiques.

C'est d'autant plus difficile qu'il est, d'un côté, incontestable que l'Occident a commis des erreurs stratégiques qui n'ont pas été sans conséquences sur la situation actuelle, notamment l'émergence de l'organisation État islamique et, de l'autre, que les islamistes djihadistes jouissent d'une certaine popularité auprès, notamment, d'une partie déboussolée de la jeunesse musulmane en Occident.

Si nous parvenons, malgré cela, à résister à l'emprise de ces effets psychologiques délétères, nous n'aurons pas de mal à reconnaître que notre ennemi est en réalité cette forme inattendue de mouvement totalitaire, l'islamisme djihadiste, dont il faut traquer partout les membres et combattre l'idéologie sans répit ni faiblesse.

La propagande djihadiste doit faire l'objet d'une lutte ferme, déterminée, constante, en se donnant les moyens - policiers, budgétaires, juridiques - d'agir.

Les imams intégristes, par exemple, généralement financés par l'étranger, ne doivent pas seulement être surveillés, mais empêchés de répandre la doctrine haineuse grâce à laquelle recrutent à la fois l'islamisme radical et l'extrême droite, l'un nourrissant l'autre.

À plus long terme, l'Occident ne pourra éviter une profonde réflexion sur l'éducation donnée à la jeunesse. S'il est légitime de se préoccuper de la croissance et de l'emploi, il ne l'est pas moins d'apporter aux jeunes gens la nourriture intellectuelle, et même spirituelle, dont ils ont besoin, d'abord pour faire honneur à leurs esprits - noblesse oblige -, ensuite pour les vacciner durablement contre la spiritualité de pacotille que propose la propagande, islamiste ou non.

Des matières comme la littérature, l'histoire, la philosophie, doivent non seulement avoir une place de choix dans l'éducation des jeunes gens, mais aussi viser à les transporter dans une aventure intellectuelle ou spirituelle digne de ce nom. Plus que jamais, l'école doit être une affaire sérieuse (et non pas ludique) et répondre aux aspirations profondes de l'esprit humain qui, lorsqu'il s'ouvre au monde, réclame davantage que le confort routinier et assez peu stimulant d'une population vieillissante.

Qu'en est-il maintenant sur le terrain extérieur, en Syrie et en Irak? L'objectif de la coalition est, pour le moment, de casser le «centre de gravité» - comme disent les géopolitologues - de l'EI.

Les stratèges s'accordent ici pour dire, d'une part, que l'État islamique perd du terrain et, d'autre part, qu'un tel recul demeure pour l'instant relatif, la capacité de résistance de l'ennemi étant suffisamment grande pour qu'on ne puisse espérer s'en débarrasser à brève échéance. Les défaites militaires de l'EI s'accompagnent généralement d'une intensification des attentats en Europe et ailleurs, «victoires» lui permettant entre autres d'attirer de nouvelles recrues susceptibles de remplacer les pertes sur le terrain - il s'agit là, si l'on veut, d'un troisième effet psychologique des attentats, plus ciblé.

L'erreur serait ici de considérer que l'EI est notre seul ennemi. Comme le rappelle Gérard Chaliand, les autres mouvements islamistes - par exemple Jabhat al-Nosra, Jaysh al-Islam, Ahrar al-Sham -, généralement soutenus et financés par l'Arabie saoudite, le Qatar, la Turquie, ne sont pas, à la différence de l'EI, dans le désert, mais dans les zones peuplées des côtes de Syrie, et constituent des forces qui, incontestablement, comptent, même si la Russie a modifié plus que sensiblement le rapport de force en faveur du régime actuel.

Une défaite de l'État islamique ne signifierait donc nullement une victoire contre nos ennemis - ces derniers ne se limitant pas à ceux qui, actuellement, font le plus parler d'eux grâce au talent qu'ils déploient pour mettre l'horreur en scène. Le problème ici est d'empêcher que ne se constitue en Syrie un État aux mains des islamistes en même temps qu'un allié sûr de l'Arabie saoudite, du Qatar et de la Turquie.

Il est vrai que ni l'Arabie saoudite, ni le Qatar, ni la Turquie ne sont officiellement nos ennemis. Au contraire, ce sont, toujours officiellement, nos alliés. Sur ce point, les contradictions de l'Occident sont particulièrement visibles et troublantes pour l'opinion publique, car il n'est pas sans inconvénients d'avoir pour alliés, même ambigus, ceux qui aident, financent, soutiennent, encouragent, pour certains depuis fort longtemps et avec des moyens financiers redoutables, les gens que nous avons clairement identifiés comme nos ennemis, et l'idéologie qui tend à les multiplier. Si l'on estime que les pertes d'une rupture d'alliance seraient supérieures aux gains, notamment pour le business, il n'est toutefois pas interdit d'envisager une pression nettement accrue sur nos très ambigus «alliés». À tout le moins peut-on se dispenser de leur rendre les honneurs.

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