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04/04/2016 09:56 EDT | Actualisé 05/04/2017 05:12 EDT

Les leçons pédagogiques d'Étienne Klein

Après avoir tenté l'expérience des images et des textes projetés sur grand écran, Étienne Klein en est revenu à la simplicité du tableau et de la craie.

Il est assez cocasse de voir la science invoquée comme une idole par certains pédagogues pour presser les professeurs d'abandonner leurs brosses et leurs craies au profit des images et des écrans. Il faudrait, à les en croire, diviser le monde en deux : d'un côté, il y aurait les «modernes», ouverts à la science et à la technologie - les «bons» - de l'autre, ceux qui passent pour «antimodernes», que l'on dit fermés aux progrès et «technophobes» - les «brutes». Hum, lorsqu'il y a des bons et des brutes, les truands ne sont peut-être pas loin...

Ainsi, jouant aux prophètes «scientifiques», les pédagogues high tech prévoient que les modernes finiront par venir à bout des antimodernes. De fait, craignant d'être dépassés, voire remplacés, par la technologie, ces antimodernes, qui s'accrochent obstinément à leurs principes désuets, devraient tous finir par être balayés par les innovations. Malheur aux vaincus! Le seul moyen d'éviter cette «catastrophe professionnelle» serait qu'ils s'adaptent enfin à l'impérieuse nécessité technologique. Si vous croyez que j'exagère en présentant les choses ainsi, c'est bon signe : vous consacrez encore moins de temps que moi à la lecture de la pédagogie high tech.

S'il en était ainsi, s'il y avait bien d'un côté les modernes amoureux de la science et de la technologie, de l'autre les antimodernes technophobes ayant peur du progrès et de la science, j'imagine qu'un physicien comme Étienne Klein -- professeur à Centrale Paris, détaché au CERN au début des années 1990 pour travailler à la conception du LHC (Large Hadron Collider), actuellement directeur de recherche au CEA (Commissariat à l'énergie atomique), et j'en passe - aurait délaissé depuis longtemps la craie dans ses classes au profit des images et des transparents. Pourtant, il n'en est rien. C'est même exactement le contraire.

Après avoir tenté l'expérience des images et des textes projetés sur «grand écran», Étienne Klein en est revenu à la simplicité du tableau et de la craie. Il interdit même - ô sacrilège! - les ordinateurs en cours! Il a, en effet, observé - attention : surprise incroyable pour les pédagogues high tech - que les élèves, lorsqu'ils ont leur ordinateur en cours, lisent et envoient des courriels, consultent internet, bref ont encore plus de mal à se concentrer que d'habitude.

L'introduction des transparents dans les cours a été, pour Étienne Klein, la «première catastrophe», dans la mesure où les transparents : 1) annoncent ce qui va être dit, 2) rompent le lien direct entre le professeur et les élèves.

1) En annonçant ce que l'on va dire, on supprime l'attente, et en supprimant l'attente, on rend plus difficile encore qu'elle ne l'est déjà aujourd'hui la concentration, c'est-à-dire l'essentiel. Étienne Klein rappelle en outre cette évidence selon laquelle le cerveau humain n'est pas capable de lire en même temps qu'il entend. Lire quelque chose rend sourd et écouter quelqu'un empêche de lire. La craie, quant à elle, a le mérite de séparer ce qui est à écouter et ce qui est à lire. Elle crée un «point de fixation» qui favorise l'attention, et bien sûr, n'annonçant pas ce que l'on va dire, elle ne supprime pas l'attente.

2) La rupture du lien direct entre le professeur et les élèves par l'intrusion du support technologique est plus dommageable encore. Elle tend à neutraliser une dimension essentielle de l'enseignement qu'Étienne Klein appelle le «corps à corps» : «Lorsque je fais cours, je ne sais pas a priori ce que savent mes étudiants. Ce n'est qu'en les regardant que je me rends compte s'ils suivent ou non. Je peux ainsi adapter l'impédance de mon discours à l'auditoire tel qu'il est... Pour qu'il y ait transmission, il faut d'abord installer une ligne de transmission, n'est-ce pas? C'est pourquoi je n'utilise plus guère de fichiers PowerPoint.»

Sans doute un transparent ou un fichier PowerPoint peuvent-ils, selon les disciplines et le contexte, se justifier à l'occasion. Étienne Klein écrit «plus guère» et non pas «plus jamais». Laissons la censure aux pédagogues high tech! Il ne s'agit pas de refuser tout usage d'instruments de ce genre. Ce qui est ridicule, en revanche, c'est de considérer que le simple fait d'exister les rend nécessaires et que, d'une manière générale, la pédagogie des images, des écrans et du numérique doit remplacer l'ancienne.

Que faudrait-il penser d'un énergumène qui, parce qu'il existe des guitares et des pianos électriques, demanderait aux musiciens classiques de s'adapter aux innovations et leur reprocherait d'avoir peur de la technologie et de la science? D'un tel énergumène, on penserait qu'il est ravagé par un enthousiasme ridicule. Le problème, c'est que, dans le domaine de l'éducation, cet enthousiasme de ravagé fait des ravages.

La relation directe avec les élèves, sans médiation technologique - ce qu'Étienne Klein appelle le «corps à corps» - doit être préservée comme le bien le plus précieux dont nous disposions dans le domaine de l'éducation. Dans ce rapport direct se crée un lien affectif, que Platon met merveilleusement en valeur dans la figure de Socrate, et sans lequel il n'y a pas, réellement, d'enseignement. «On n'apprend que de qui on aime», écrit Goethe. «Avec amour le mortel donne le meilleur de soi», dit Hölderlin.

Encore faut-il préciser qu'un tel «amour» est à l'opposé du professeur démagogue qui cherche à «se faire aimer» en étant «cool», «sympa», «en phase avec les jeunes» (par exemple en les laissant sortir plus tôt ou même en n'étant pas là, en les laissant bavarder ou tripoter leurs cellulaires, en les encourageant non pas seulement lorsque c'est justifié, mais aussi lorsqu'il faudrait les blâmer). Il s'agit, au contraire, d'un amour «ironique», «distant», «exigeant», à la Socrate, grâce auquel les élèves se rendent compte finalement que ce qu'ils ont appris à aimer, c'est la philosophie elle-même, et non, certes, leur professeur ; ou la physique, les mathématiques, la littérature elles-mêmes, et non les professeurs qui les enseignent.

Dans cet esprit, ce que reproche Étienne Klein aux fichiers PowerPoint, c'est, dans la mesure où ils créent «l'impression que tout est déjà mis en boîte», de ne pas «réserver une place aux chemins de traverse, au surgissement de la passion». Voilà pourquoi il préfère écrire les équations au tableau, à la craie.

«J'irai même plus loin», dit-il, «je pense que les grands cours sont donnés presque dans une forme de transe». À l'heure de la pédagogie cool, jeune, adaptée, technologique, numérique et ludique, il faut avoir de l'audace pour écrire une chose pareille! Et pourtant! Chaque professeur le sent, le sait depuis toujours : ce contact direct par lequel nous projetons les élèves dans l'univers des pensées - quelle que soit la discipline - engendre une forme de transe puisqu'on est, de fait, transporté en quelque sorte hors de soi, c'est-à-dire dans un monde qui n'est plus l'univers quotidien ou familier, mais l'univers que les grands génies du passé (et parfois du présent), en physique, en philosophie, en mathématiques, en économie, en sociologie, etc., ont créé.

Pour hisser l'élève jusque-là, et maintenir le plus longtemps possible le contact entre sa conscience et cet univers de pensées, tout doit être mis en œuvre. J'accorde ici aux pédagogues contemporains que le «public» a changé et qu'il faut - ils vont adorer ça! - s'adapter. J'en vois déjà qui frétillent à la lecture du mot «s'adapter». Dégrisons-les pour éviter un débordement d'excitation! Le problème, en réalité, n'est pas de savoir s'il faut s'adapter ou non aux élèves d'aujourd'hui, mais comment.

Bien sûr, se concentrer a toujours été difficile : notre pente naturelle est à la distraction et à la dispersion. Mais cette difficulté atteint aujourd'hui des proportions inédites, et pas seulement chez les élèves. S'adapter à cette situation ne consiste pas à varier les «activités» le plus souvent possible : autant prétendre sauver quelqu'un qui se noie en le tirant par les pieds jusqu'à ce qu'il ne puisse plus remonter. S'adapter à cette situation consiste à prendre toutes les mesures possibles et imaginables - privilégier, par exemple, la parole vivante à la lecture de notes de cours - pour permettre aux élèves d'améliorer leur temps de concentration et sa qualité. Mettre toute son énergie pour susciter chez nos élèves l'effort de concentration, voilà la tâche! Cela suppose que l'on sache se montrer sévère à l'occasion, notamment avec l'affolante dépendance aux cellulaires. Il n'y a pas d'autres moyens, parfois, qu'une sévérité maîtrisée et bienveillante pour faire honneur aux esprits qui nous sont confiés.

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