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18/03/2016 05:12 EDT | Actualisé 19/03/2017 05:12 EDT

L'École des pédagogues

Mieux vaut, pour un élève, à chaque œil une œillère, et c'est assez pour lui, à vous en bien parler, de compter son argent et de savoir texter.

Personnages :

JOE DE LA SOUCHE, maître-pédagogue

CHRYSALDE, professeur à la retraite

SIX ÉLÈVES futurs pédagogues

Scène 1

CHRYSALDE, JOE DE LA SOUCHE

CHRYSALDE

Voulez-vous qu'en ami je vous ouvre mon cœur ?

Votre dessein pour vous me fait trembler de peur ;

Et de quelque façon que vous tourniez l'affaire

Enseigner est pour vous un coup bien téméraire.

Je vous le dis souvent, j'aime votre talent

Sans avoir remarqué qu'il fût polyvalent.

JOE DE LA SOUCHE

Il est trop tard, monsieur, j'ai fondé mon école.

J'ai déjà six inscrits chérissant leur idole.

Mon affaire est prospère, et sans ambiguïté

Mes six recrues ont part à ma publicité.

Six membres obstinés, têtus, catégoriques,

Qu'on ne peut détourner des leçons numériques.

Il suffit d'un écran pour que leur attention

Ne réclame jamais pause ou récréation.

CHRYSALDE

Vos élèves m'ont l'air férus d'informatique.

Mais la philosophie, et les vers, la musique ?

JOE DE LA SOUCHE

Non, non, je ne veux point d'un esprit qui soit haut ;

Élève qui compose en sait plus qu'il ne faut.

À quoi bon, de nos jours, faire lire Molière ?

Mieux vaut, pour un élève, à chaque œil une œillère.

Et c'est assez pour lui, à vous en bien parler,

De compter son argent et de savoir texter.

Je laisse de côté tout ce qui est futile

Et ne conserve que ce qui peut être utile.

CHRYSALDE

Je vois que pour entrer dans votre institution

L'on doit d'abord subir une âpre sélection.

À recruter ainsi la fine fleur, l'élite,

Nul doute qu'on obtienne une jeunesse instruite.

JOE DE LA SOUCHE

Eh, monsieur, s'il vous plaît, baissez un peu le ton !

De votre nostalgie, on ne tire leçon !

Vous avez des dadas venant de l'ancien monde.

Votre pédagogie est déjà moribonde.

Mon école s'adapte au monde d'aujourd'hui

Où la suprême loi est de chasser l'ennui.

CHRYSALDE

Une chasse admirable et en tout exemplaire

Grâce à quoi rien de grand ni de beau ne peut plaire.

Si la loi suprême est le divertissement,

L'école en est alors le seul médicament.

JOE DE LA SOUCHE

Et je leur prescris, moi, une attitude active.

CHRYSALDE

Une agitation, oui, terrible et intensive.

JOE DE LA SOUCHE

J'instruis mes apprenants en les divertissant.

CHRYSALDE

À moins que ce ne soit en les abêtissant.

JOE DE LA SOUCHE

Moi, je n'inflige pas de cours qui les assomme.

CHRYSALDE

Vous n'oubliez jamais d'en toucher votre somme !

JOE DE LA SOUCHE

Mais, mon petit monsieur, prenez-le de moins haut.

CHRYSALDE

Ma foi ! Mon grand monsieur, je le prends comme il faut.

JOE DE LA SOUCHE

Vous me parlez bien ferme, et cette suffisance...

CHRYSALDE

Suffisance, et quoi d'autre ? Ah oui, de l'arrogance !

JOE DE LA SOUCHE

Je suis votre valet, monsieur, de tout mon cœur.

CHRYSALDE

Et moi, je suis, monsieur, votre humble serviteur.

Scène 2

JOE DE LA SOUCHE, LES SIX APPRENANTS-PÉDAGOGUES

Les six pédagogues discutent en attendant la leçon. Au moment où le maître commence à parler, les futurs pédagogues poursuivent la discussion, le cellulaire en main.

JOE DE LA SOUCHE, cessant de parler en vers pour s'adresser au peuple

J'ai tenu, chers apprenants-pédagogues, à vous faire venir sur le terrain...

Ils continuent à discuter. La moitié tripote son cellulaire, l'autre moitié téléphone.

JOE DE LA SOUCHE

Le terrain plutôt que le cours magistral, voilà la clef.

Même jeu.

JOE DE LA SOUCHE

Je suis heureux que ma présence ne vous empêche pas de communiquer entre vous. C'est très important de communiquer. Si vous le voulez bien, maintenant, communiquons ensemble !

Même jeu.

JOE DE LA SOUCHE

L'essentiel, pédagogiquement, c'est que vous soyez actifs. C'est très important. Jadis le professeur détenait le savoir, aujourd'hui il aide l'apprenant à acquérir des informations et demain l'apprenant se passera de l'aide des accompagnateurs. Mais cette dernière étape n'étant pas tout à fait achevée, faisons un jeu !

Quelques-uns lèvent vaguement le nez.

JOE DE LA SOUCHE

Je vous propose de prendre des noms différents de vos noms courants.

Ils se replongent dans leurs cellulaires.

JOE DE LA SOUCHE, en les désignant du doigt tour à tour

Vos noms, les voilà : M. Brown, M. White, M. Blonde, M. Blue, M. Orange, et M. Pink.

M. PINK

Pourquoi M. Pink ?

Le maître-pédagogue fait semblant de ne pas entendre (une ruse des pédagogues pour ne pas répondre à certaines questions).

M. BLUE, sans décoller le nez de son cellulaire

Je trouve l'idée des surnoms très positive et très créative.

M. ORANGE

C'est vrai, on dirait qu'on va bientôt faire sauter une banque.

JOE DE LA SOUCHE, soudain transporté

On se contentera de faire sauter l'école.

M. WHITE, au maître-pédagogue

J'ai une suggestion sur ce qu'il faudrait faire en cours.

JOE DE LA SOUCHE, dégrisé

Il est très important, M. White, que vos activités de terrain viennent d'abord de vous, de votre créativité, de votre imagination.

M. WHITE

Les professeurs apprennent à apprendre à leurs élèves, n'est-ce pas ?

JOE DE LA SOUCHE

Bien sûr.

M. WHITE

Nous autres, pédagogues, nous leur apprenons donc à apprendre à apprendre.

JOE DE LA SOUCHE

Oui, bravo, c'est très important ça.

M. WHITE

Vous, donc, vous nous apprenez à apprendre à apprendre à apprendre.

JOE DE LA SOUCHE

Sans doute.

M. WHITE

Mais vous nous apprenez à apprendre à apprendre à apprendre quoi, au juste ?

JOE DE LA SOUCHE

Je vous apprends à apprendre à apprendre à apprendre en général. Mais puisque vous jouez si bien l'acteur actif de votre propre apprentissage, poursuivons notre jeu par une autre question importante : voulez-vous apprendre à apprendre à apprendre en général en prose ou bien en vers ?

Ils plongent dans un silence hébété. Le maître-pédagogue sort son cellulaire et leur montre du doigt. Chacun cherche alors frénétiquement «vers» et «prose» sur son cellulaire.

M. BLONDE

Le premier qui dit une bêtise, je lui coupe l'oreille.

JOE DE LA SOUCHE

Alors, en prose ou en vers ?

M. WHITE

Ni en prose, ni en vers.

JOE DE LA SOUCHE

Il faut bien que ce soit l'un ou l'autre.

M. WHITE

Pourquoi ?

JOE DE LA SOUCHE

Par la raison, M. White, qu'il n'y a pour s'exprimer que la prose ou les vers. C'est très important de bien comprendre cela.

M. WHITE

Mon cellulaire ne m'en a rien dit. Et comme l'on parle, qu'est-ce que c'est donc que cela ?

JOE DE LA SOUCHE

De la prose.

M. WHITE

Quoi ? quand je dis «Nicole, apportez-moi un professeur de pédagogie et donnez-moi mon bonnet de nuit», c'est de la prose ?

JOE DE LA SOUCHE

Oui, M. White.

M. WHITE

Par ma foi ! Il y a plus de trente ans que je dis de la prose sans que j'en susse rien et je vous suis le plus obligé du monde de m'avoir appris cela.

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