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01/02/2019 09:39 EST | Actualisé 25/02/2019 11:55 EST

Le courage de l'inconfort

L'identité est désormais ce que l'on veut pouvoir mettre en avant pour en faire le critère essentiel de la décision collective.

Hill Street Studios via Getty Images
La perte d'autorité des administrations se traduit souvent par un abus d'autorité pour tout ce qui relève de la libre expression des professeurs, dont on décrète qu'elle est déloyale, blessante, offensante, vexatoire, irrespectueuse, etc.

Je n'ai pas été surpris par la nouvelle faisant état de l'annulation d'une conférence de Madame Nadia El-Mabrouk par le syndicat «Alliance des professeures et professeurs de Montréal». Parmi les articles qui ont sauvé l'honneur en appelant cette annulation par son nom — une censure —, la plupart manifestaient pourtant leur surprise devant le fait que la censure soit exercée par des professeurs. Quoi?

Des professeurs, dont le métier est de préparer les jeunes esprits aux exigences de la discussion rationnelle, c'est-à-dire critique, refusent la discussion avec une universitaire parce qu'elle est favorable à l'interdiction du port de signes religieux chez les enseignants? Des professeurs?

Oui, des professeurs. Pour ma part, je ne m'en étonne plus. Je ne veux pas dire par là que je m'en satisfasse ni même que je m'y habitue, je veux dire qu'après avoir constaté, année après année, cette exigence de censure de la part d'un certain nombre de mes collègues, j'ai dépassé le stade de la sidération pour en venir à celui d'une tentative d'explication.

Deux raisons susceptibles d'expliquer cette exigence de censure

La première vaut pour l'ensemble de nos sociétés, dont les professeurs font partie, sans spécificité particulière. La seconde concerne spécifiquement les professeurs et permet peut-être d'expliquer pourquoi la tentation de la censure n'est pas moins marquée dans l'enseignement qu'ailleurs.

La première raison, d'ordre général, s'inscrit dans un cadre aujourd'hui bien analysé, celui du nouveau statut, à l'intérieur de nos sociétés, des droits fondamentaux — les droits individuels —, dont nul ne conteste évidemment le bien-fondé, mais dont la tendance à prévaloir sur tout le reste déstabilise nos sociétés.

Marcel Gauchet décrit fort justement la profonde transformation des démocraties modernes en insistant sur le fait que l'ensemble des rapports sociaux relève désormais d'une exigence de légitimité définie essentiellement par les droits individuels, avec pour conséquence une tendance à délégitimer tout ce qui est d'ordre institutionnel: «Qu'importe la neutralité de l'institution judiciaire si mon droit individuel, c'est de pouvoir afficher ma religion partout et toujours, du moins partout où je le souhaite et quand je le souhaite?»

L'identité est désormais ce que l'on veut pouvoir mettre en avant pour en faire le critère essentiel de la décision collective.

Dans ce cadre, tout ce qui s'impose comme une contrainte d'ordre collectif — se plier au caractère impersonnel ou neutre d'une institution lorsqu'on la représente — est vécue comme une insupportable atteinte à ce qu'on appelle aujourd'hui son «identité» (religieuse, ethnique, sexuelle, etc.). Loin d'être ce qu'il s'agit de mettre de côté ou à distance, afin de s'élever en tant que citoyen, au bien commun — l'impartialité dans la justice par exemple — l'identité est désormais ce que l'on veut pouvoir mettre en avant pour en faire le critère essentiel de la décision collective.

C'est ainsi que l'école, loin de tirer désormais sa légitimité de sa nature même, des connaissances qu'elle transmet, se doit de plus en plus de se plier aux exigences individuelles de chaque élève, de répondre à toute situation aussi particulière soit-elle, sous peine d'être accusée de bafouer les «droits individuels». Un pas de plus dans cette direction, et chacun pourrait avoir le droit de choisir ce qu'il veut apprendre et ce dont il ne veut entendre parler sous aucun prétexte, n'étant pas «intéressé» ou «motivé».

Pourtant, s'il y a quelque chose qu'on ne peut réduire à un bien individuel, c'est bien l'éducation.

«Comme si d'avance, écrit Marcel Gauchet, l'individu pouvait savoir ce qu'il veut apprendre». Apprendre suppose que l'on se mette à distance de soi-même pour entrer dans un monde inconnu, qui s'adresse à tous les humains. Sans ces contraintes, indifférentes à notre «identité», la mission de l'école est compromise. Certains pédagogues, inspirés, semble-t-il, par quelques anciens décrocheurs, vont jusqu'à affirmer qu'il y a trop de contraintes pour les élèves de cégep — ce qui, pour quiconque connaît l'institution de l'intérieur, ne peut que déclencher un formidable éclat de rire. Pourtant, s'il y a quelque chose qu'on ne peut réduire à un bien individuel, c'est bien l'éducation.

Par la transmission de ce qui s'est constitué en commun, et d'abord la langue qu'on parle, l'école ne contribue pas seulement à former des individus, elle permet aussi de bâtir un monde commun.

Ce changement spectaculaire permet de comprendre pourquoi, dans la discussion qui oppose les partisans des signes religieux à l'école et leurs adversaires, les seconds (comme Nadia El-Mabrouk) se situent dans le cadre du bien commun — il est dans l'intérêt de ceux que l'on éduque que les professeurs n'affichent pas leur croyance (ou d'ailleurs leur incroyance) mais que, dans un effort d'objectivité, ils la mettent temporairement de côté pour former les jeunes esprits — tandis que les premiers (comme l'Alliance) se situent dans le cadre de la revendication d'un droit individuel — «c'est mon droit de porter des signes religieux car c'est mon identité, et si Nadia El-Mabrouk persiste dans sa position, j'invoquerai mon «inconfort» ou mon «malaise» et je pourrai alors la censurer avec bonne conscience».

Voilà pour le cadre général qui permet d'expliquer la tentation de la censure. Tout écrit (ou toute parole publique) qui, aux dires de certains, rend «mal à l'aise» ou engendre un «inconfort», est immédiatement accusé de porter atteinte à telle existence privée ou à telle identité, et ainsi, de bafouer un droit individuel fondamental, comme si la libre discussion rationnelle donc critique, n'avait pas toujours engendré «inconfort» et «malaise» — raison pour laquelle justement la liberté d'expression est si difficile à conquérir.

J'en viens maintenant à la raison spécifique pour laquelle bon nombre de professeurs n'échappent pas à cette tentation de la censure. La contestation de la légitimité des institutions a été renforcée à l'école par le courant pédagogique contemporain et son interprétation de tout cadre institutionnel comme étant une contrainte inacceptable.

La simple différence institutionnelle entre professeurs et élèves fait maintenant l'objet d'une contestation: n'est-ce pas une atteinte au «droit des élèves» que de reconnaître cette différence, notamment entre un professeur qui sait plus et mieux et un élève qui sait moins et moins bien? La transmission du savoir elle-même fait l'objet d'une mise en cause radicale de la part de nombreux pédagogues, l'élève ayant le droit d'apprendre par lui-même grâce à des «accompagnateurs» ou des «adultes de référence», le droit de choisir ce qu'il veut apprendre, le droit de choisir son professeur, le droit — et celui-là est absolument imprescriptible — à la paresse.

Bien entendu, les directions des établissements scolaires sont entraînées dans cette fuite en avant entre perte de légitimité de l'institution (qu'elles représentent) et frénésie de reconnaissance des droits individuels.

La perte d'autorité

Le problème, pour la plupart des administrations dans l'enseignement, n'est donc plus de savoir si un professeur prend au sérieux la transmission du savoir aux nouvelles générations, si sa foi inébranlable dans l'importance de l'éducation pour le bien commun le conduit à un travail harassant pour être à la hauteur de sa mission. Non, le problème est désormais de savoir s'il ne procure pas un «inconfort» à certains collègues ou employés lorsqu'il exprime ses idées, s'il a un ton qui ne risque pas de heurter les âmes sensibles (entendez: incapables de supporter la moindre opinion contraire à la leur, la moindre critique, sans parler de l'ironie ou de la satire, qu'elles appellent désormais «insultes»).

La perte d'autorité des administrations se traduit souvent par un abus d'autorité pour tout ce qui relève de la libre expression des professeurs, dont on décrète qu'elle est déloyale, blessante, offensante, vexatoire, irrespectueuse, etc.

Ne nous étonnons donc pas trop que, dans un tel contexte, certains professeurs — contre d'autres — ne soient pas les derniers à ressentir un inconfort dès qu'un collègue critique dans la presse la pédagogie contemporaine ou rappelle l'exigence de neutralité politique ou religieuse dans les cours. Beaucoup se précipitent alors dans les bureaux administratifs pour faire part de leur «inconfort» ou de leur «mal-être».

Bien sûr, loin de les accueillir avec un haussement d'épaules — liberté d'expression oblige! — on prend au sérieux leur «droit au confort», transformant ainsi l'institution d'enseignement en procédure contentieuse permanente. Pour un peu, on regretterait presque le temps où l'offense se terminait par un duel: au moins, celui qui se sentait offensé prenait un risque et manifestait un peu de courage. Aujourd'hui, le simple duel de la discussion rationnelle ou critique est redouté parce que vécu comme «inconfortable».

Et loin de considérer cet inconfort comme inévitable dans une société libre, on l'érige en critère pour tenter de faire taire ceux qui se battent en acceptant les règles du combat des idées.

Les professeurs «inconfortables» invoquent, contre ce noble combat, l'exigence de coopération, les «ponts» entre les professeurs et les départements. Mais ils oublient que la vie humaine n'est pas faite seulement de paix et de coopération. Elle est faite de coopération et d'affrontement, d'amitié et d'hostilité. Le moyen que les hommes ont trouvé dans les sociétés ouvertes pour que l'affrontement et l'hostilité ne dégénèrent pas en violence, c'est, comme le souligne inlassablement Popper, le combat des idées, le combat rationnel et critique — avec des mots (words), non des épées (swords).

Cela suppose, de la part des membres de ces sociétés ouvertes un peu de courage et de force d'âme pour surmonter leur inconfort lorsque leurs idées sont contestées, moquées ou ridiculisées par d'autres. Les Occidentaux auraient tout intérêt à ne pas trop se ramollir s'ils veulent échapper au verdict implacable que Shakespeare a résumé en un vers: La prospérité et la paix enfantent des lâches.

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