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28/03/2019 11:29 EDT | Actualisé 28/03/2019 11:29 EDT

Christchurch, la société ouverte et ses ennemis

On ne comprend pas mieux que les extrémistes ce qu'est une société ouverte lorsqu'on utilise l'attentat de Christchurch pour remettre en cause la laïcité ou la libre critique des religions, notamment de l'islam.

Jorge Silva/ Reuters
Une société ne resterait pas ouverte très longtemps si, parmi ses croyances, il n'y en avait pas une qui soit largement partagée: la foi en la raison.

1939 - Au moment où éclate la Seconde Guerre mondiale, K. R. Popper est en exil à Christchurch: ses origines juives l'ont contraint à fuir l'Autriche, son pays natal, en 1937. C'est l'année suivante, lorsqu'il apprend l'invasion de l'Autriche par Hitler, qu'il prend la décision d'écrire ce qui deviendra, après la guerre, un formidable succès de librairie, La société ouverte et ses ennemis.

Par «société ouverte», Popper entend une forme de vie sociale reposant sur les principes de tolérance, de justice, de liberté. Une société dans laquelle chacun peut, par conséquent, discuter et critiquer, y compris les traditions les mieux établies et les opinions les plus couramment admises.

La démocratie est le régime politique dont les institutions permettent le mieux de garantir ces principes.

La démocratie n'est jamais suffisante: une société ne peut demeurer ouverte que si la grande majorité de ceux qui la composent tiennent par-dessus tout à la tolérance, la justice et la liberté.

Étant donné ces principes, les croyances au sein d'une société ouverte ne peuvent être que diverses. Mais une société ne resterait pas ouverte très longtemps si, parmi ces croyances, il n'y en avait pas une qui soit largement partagée: la foi en la raison. Cette foi en la raison est une attitude qui consiste, pour Popper, à admettre que «je puis avoir tort, que tu peux avoir raison et que, par un effort commun, on peut se rapprocher de la vérité».

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Ces deux lignes, que Popper a répétées tout au long de sa vie, définissent ce que l'on appelle après lui le «rationalisme critique». Popper révèle qu'elles lui ont été inspirées par un jeune membre du parti national-socialiste de Carinthie, qui portait l'uniforme du parti et un pistolet: «Peu de temps avant 1933 — l'année où Hitler prit le pouvoir en Allemagne — ce jeune homme me dit: «Quoi, vous voulez argumenter? Je n'argumente pas: je tire». Peut-être a-t-il semé la graine de ma Société Ouverte».

2019 - C'est à Christchurch, la ville dans laquelle Popper a écrit La société ouverte et ses ennemis, que vient d'avoir lieu l'attentat terroriste antimusulman commis par un Australien d'extrême droite dont la devise n'a pas changé: «Quoi, vous voulez argumenter? Je n'argumente pas: je tire».

Certes, le tueur a mis en ligne un manifeste de 78 pages, mais on n'argumentepas lorsqu'en même temps, on «sort son revolver», ou plutôt ses fusils d'assaut semi-automatiques: on refuse, de la façon la plus abjecte, ce qui fonde l'argumentation, c'est-à-dire l'attitude qui consiste à admettre que «je puis avoir tort, que tu peux avoir raison et que, par un effort commun, on peut se rapprocher de la vérité». Cette attitude, au cœur de la société ouverte, est ce qu'il y a de meilleur dans nos sociétés occidentales — dans cet Occident que le tueur prétend défendre, mais auquel s'oppose chacune des balles qu'il a tirées.

Le tueur de Christchurch n'a pas seulement sali l'Occident par son acte, il a aussi, comme c'est toujours le cas avec l'extrémisme, brouillé les esprits.

On ne comprend pas mieux que les extrémistes ce qu'est une société ouverte lorsqu'on utilise l'attentat de Christchurch pour remettre en cause la laïcité ou la libre critique des religions, notamment de l'islam.

Lorsqu'il caractérise la société ouverte d'un trait, Popper écrit qu'elle «libère les pouvoirs critiques de l'homme». Car, admettre qu'on puisse avoir tort et que l'interlocuteur puisse avoir raison, ce n'est pas renoncer à défendre ses idées, c'est accepter les critiques de son adversaire et se donner pour devoir d'y répondre (si l'on y parvient: sinon rien n'interdit de changer d'opinion).

Or, cette distance critique n'est pas «naturelle»: elle s'apprend; l'école, dans le développement de cette attitude, joue un rôle essentiel. C'est la raison pour laquelle on exige, de la part de ceux qui sont en situation d'autorité, de ne pas afficher de croyance religieuse (ni d'ailleurs d'incroyance, la laïcité n'étant pas l'athéisme). Il ne s'agit certes pas de renoncer à son «identité» ou son «appartenance», mais de la mettre à distance temporairement pour entrer dans l'espace commun de la discussion rationnelle.

L'école laïque prépare chacun à devenir le citoyen d'une société ouverte.

Quant à la critique des religions, elle peut certes être jugée blessante, offensante, vexatoire par certains adeptes. On peut même comprendre que certains musulmans, dont la présence dans les sociétés ouvertes occidentales est plus récente, la supportent plus difficilement. Mais nous ne devons pas céder.

Dans une société ouverte, il y a des critiques jugées blessantes parce que nous sommes libres et que nous nous combattons —, mais avec des mots (words) et non des épées (swords) ou des fusils d'assaut.

Alors s'il reste encore un peu de courage aux Occidentaux, il leur faut défendre leurs principes, la laïcité, la libre critique et la tolérance. Cette tolérance qui, comme le souligne inlassablement Popper, ne doit pas nous conduire à tolérer les intolérants et les fanatiques, mais à les combattre, et ce, qu'ils se réclament d'une forme d'extrémisme politique, de l'islam ou de quoi que ce soit d'autre.

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