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22/10/2015 11:27 EDT | Actualisé 22/10/2016 05:12 EDT

Entre la censure et l'insulte

Faut-il désormais tremper sa plume dans du lait de biberon avant d'écrire un article et s'attendre à ce que ceux qui se sentent malgré tout offensés aillent se plaindre à la nounou pour un mot qui ne passe pas?

On a largement débattu du projet de loi 59 dans la presse en général et dans le Huffington Post Québec en particulier. Sans revenir ici sur les dangers justement signalés d'un tel projet de loi pour la liberté de pensée et d'expression, je voudrais élargir la discussion en posant cette question: ne s'agit-il pas là, au fond, d'un symptôme, révélateur d'un climat social inquiétant?

Il y a, me semble-t-il, dans les sociétés occidentales contemporaines, une pression diffuse qui tend à faire passer la critique de certaines croyances pour l'équivalent d'une attaque indigne à l'égard des personnes. On joue volontiers et dangereusement sur cette ambiguïté lorsque l'on invoque de façon rituelle, dans certaines circonstances tragiques, le «nécessaire respect des croyances», comme si un tel «respect», évidemment incompatible avec la liberté d'expression, pouvait être autre chose qu'une parole creuse. Se répand ainsi insensiblement une attitude consistant à s'estimer insulté dès qu'une croyance ou une opinion à laquelle on tient se voit attaquée de façon un peu vive, ironique ou acerbe. Cette confusion entre la critique et l'insulte est facilitée par le fait qu'il existe bel et bien, aujourd'hui, un déferlement d'insultes publiques qui, certes, n'ont plus rien à voir avec une critique digne de ce nom et dont la teneur nous saisit parfois jusqu'au dégoût.

En réalité, nous oscillons désormais entre la censure insidieuse et l'insulte débridée. Nous sommes en présence, d'un côté, d'une nouvelle forme de censure où l'attaque de certaines croyances est jugée «inadmissible» ou «irresponsable», de l'autre, d'un flot d'injures que des personnalités en vue s'adressent par medias interposés ou que des internautes peu scrupuleux déversent sur la toile. D'un côté donc, la remise en cause de certaines formes radicales de critique à l'égard des croyances au nom du «respect des opinions de chacun», de l'autre, l'insulte décomplexée des personnes sans la moindre trace d'arguments.

Un tel climat, dans lequel nous ne sommes pas loin, comme le dit Pierre Manent dans son dernier livre (Situation de la France), d'être «en même temps dégradés par la licence et engourdis par la multiplication des interdits», est très exactement le contraire de l'idéal d'une société ouverte: la libre critique des croyances dans le respect de la dignité des personnes.

Bien sûr, un tel équilibre est loin d'être facile à trouver, et l'on blesse aisément une personne en se moquant de ce à quoi elle croit, ou en dévoilant le ridicule de ce qu'elle écrit. Mais cette difficulté pratique étant inévitable, ne serait-ce que parce qu'il arrive à chacun de dire ou d'écrire des énormités qui appellent d'elles-mêmes la raillerie, on ne saurait s'en débarrasser sans se débarrasser de la liberté d'expression elle-même. Les croyances rejetant d'ailleurs souvent aussi sans ménagement les autres croyances, on ne doit pas s'étonner outre mesure qu'elles soient sévèrement brocardées. Que certains s'estiment insultés parce qu'on malmène ainsi rudement ce à quoi ils croient, ou ce qu'ils pensent, ou encore ce qu'ils écrivent, voilà qui est sans doute compréhensible, mais c'est aussi entièrement irrecevable. S'il fallait tenir compte des susceptibilités de ce genre, la liberté d'expression ne serait tout simplement plus possible.

La pression diffuse de censure est loin de se limiter à la seule critique de certaines croyances religieuses. Elle concerne, au fond, toutes les croyances, toutes les opinions, et elle est perceptible un peu partout, y compris là où la liberté de pensée et d'expression devrait faire l'objet d'une défense sans faille: dans le milieu professoral lui-même.

Je suis surpris de voir à quel point dans ce milieu, dans un cégep par exemple, même parmi ceux qui s'expriment publiquement et qui devraient donc s'attendre à devoir affronter la critique la plus sévère, l'intolérance est grande à l'égard de toute forme de satire ou d'ironie, immédiatement perçue comme une inacceptable injure. Se développe ainsi de façon préoccupante ce qu'il faut bien appeler une culture de la plainte, ou même de la pleurnicherie, qui rencontre parfois, dans les bureaux d'enregistrement des plaintes, une oreille attentive.

Fêtant le cinquantième anniversaire de La société ouverte et ses ennemis de Karl Popper, Mark A. Notturno écrivait déjà en 1995: «Il est regrettable que nombreux soient ceux qui considèrent la critique de leurs idées comme une offense personnelle. Mais la liberté d'expression doit être prioritaire par rapport à notre désir de ne pas être offensé. La société ouverte n'est pas nécessairement la société polie, et le politiquement correct lui pose un problème. Car lorsque notre premier souci est d'éviter l'offense, il devient vite impossible de dire quoi que ce soit librement.»

On ne doit pas s'attendre, dans les sociétés où la liberté de pensée et le droit de s'exprimer sont des principes fondamentaux, à ne pas en subir les inconvénients. Il y a bien sûr des limites à la liberté d'expression et les tribunaux sont là pour faire appliquer la loi. Mais de telles limites n'empêcheront jamais que l'on puisse se sentir, après la lecture d'un article ou d'un livre, vexé, froissé, blessé, offensé, indigné.

C'est justement parce que les idées vexent, blessent, offensent, que la liberté de penser et de s'exprimer doit être protégée de façon constante et avec la détermination la plus grande. Car il y a toujours, comme le dit Figaro dans son fameux et délicieux monologue, «un de ces puissants de quatre jours» qui, blessé dans son orgueil, cherche à vous faire taire par tous les moyens dont il dispose.

Que vient-on faire dans le débat public si l'on est incapable d'encaisser la moindre critique un peu grinçante? Les grandes batailles littéraires que mènent les hommes depuis des siècles en Occident ont été d'une vigueur et d'une vitalité exemplaires, même aux époques de sévère censure! Quel contraste avec la candeur de ceux qui, aujourd'hui, après une attaque plus ou moins convaincante, se plaignent de la riposte!

Si vous écrivez, par exemple, qu'il faut supprimer Racine de l'enseignement littéraire parce qu'il est trop éloigné des préoccupations, des besoins, de la motivation, de la réalité - enfin toute la litanie - des élèves, vous ne devez pas vous attendre à ne recevoir que des fleurs de la part d'autres professeurs. Une bonne satire, en vers si possible, serait une réponse parfaitement appropriée et, à mon sens, amplement méritée en la circonstance. Et si vous vous estimez blessé, vexé, outragé par la satire en question parce qu'elle vous ridiculise, parce qu'elle n'hésite pas à tirer sur vos oreilles un peu trop longues, eh bien, prenez la plume à votre tour et répondez, comme un grand, aux arguments qu'on vous oppose!

Et s'il est vraiment trop difficile de répondre parce que son adversaire triomphe, il n'est pas interdit de faire preuve d'un peu de fair play, de reconnaître loyalement sa défaite et de garder un silence digne (plutôt que de gémir d'impuissance).

Quant à ceux qui se plaignent sans participer au débat public, faut-il leur rappeler qu'ils ne sont pas obligés de lire les articles qui leur déplaisent si vraiment c'est au-dessus de leurs forces?

Le mot à la mode pour désigner les libres propos qui blessent l'orgueil de certains et qui justifient selon eux d'incessantes jérémiades, c'est celui de «vexatoire». Vous faites de l'humour: vexatoire! Vous ironisez: vexatoire! Vous parodiez: vexatoire! Vous osez l'épigramme: vexatoire! Vous écrivez une satire: vexatoire! Vous dénoncez une bêtise: vexatoire!

À ce rythme-là, on se demande ce qu'il restera de la liberté de pensée une fois qu'on aura ôté tout ce qu'il y a de «vexatoire». On peut difficilement ne pas s'inquiéter que les propos de Beaumarchais dans Le Mariage de Figaro - en 1784! - conviennent si bien aux attaques contemporaines de la liberté de pensée au nom du vexatoire. Évoquant quelques péripéties de son existence, Figaro ironise sur la liberté de la presse à Madrid: «[...] pourvu que je ne parle en mes écrits, ni de l'autorité, ni du culte, ni de la politique, ni de la morale, ni des gens en place, ni des corps en crédit, ni de l'opéra, ni des autres spectacles, ni de personne qui tienne à quelque chose ; je puis tout imprimer librement, sous l'inspection de deux ou trois censeurs.»

Eh bien, de nos jours, selon quelques apprentis censeurs qui sévissent dans le milieu éducatif, pourvu que, dans vos écrits, vous ne fassiez ni humour, ni ironie, ni parodie, ni satire, que vous ne dénonciez jamais la moindre bêtise avec un ton moqueur mais encensiez constamment les propos les plus sots, vous êtes libres d'écrire ce que vous voulez! C'est ainsi, je crois, que ces censeurs peu scrupuleux aimeraient définir le «devoir de loyauté» des professeurs de cégep.

Serions-nous à ce point fatigués dans nos sociétés qu'il ne nous soit même plus possible de supporter une simple bataille littéraire? Faut-il désormais tremper sa plume dans du lait de biberon avant d'écrire un article et s'attendre à ce que ceux qui se sentent malgré tout offensés aillent se plaindre à la nounou pour un mot qui ne passe pas?

Faut-il, pour être sûr de ne jamais vexer personne, même les plus ridiculement susceptibles, nommer des spécialistes qui nous confectionneront une novlangue dans laquelle on remplacera, dans un nouveau dictionnaire, «ironie», «satire», «parodie», «humour», «épigramme», bref une bonne partie de ce que nos propres élèves apprennent en littérature, par «vexatoire»? Faut-il dire à nos élèves: «Voyez, toutes ces formes littéraires que l'on vous apprend à l'école et que certains auteurs du passé ont poussé jusqu'à la perfection, vous ne pourrez plus jamais vous en servir parce que dans nos sociétés avancées, c'est-à-dire dans nos bonbonnières, où chaque vanité étouffe sous ses coussins moelleux, elles sont désormais interdites»?

A-t-on à ce point perdu le sens de la mesure que l'on aille se plaindre, ou plutôt gémir, pour des articles dont l'importance est somme toute mineure et l'influence bien modeste? Que de bruit pour une satire et quelques railleries, qui auraient suscité, chez les anciens philosophes grecs, un simple haussement d'épaules! Que d'éphémères articles s'en prennent à nos idées, même lorsqu'elles nous sont chères, cela mérite-t-il des cris, des «au secours», des «qu'on mette son auteur aux arrêts»? Faut-il déclencher la foudre pour trois satires et deux parodies, pour cinq petits écrits? Dans son monologue, Figaro songe à ce qu'il aimerait dire à «l'un de ces puissants de quatre jours» qui, froissé dans son orgueil par un écrit «vexatoire», décrète la prison pour son auteur:

«Je lui dirais... que les sottises imprimées n'ont d'importance qu'aux lieux où l'on en gêne le cours ; que sans la liberté de blâmer, il n'est point d'éloge flatteur ; et qu'il n'y a que les petits hommes qui redoutent les petits écrits.»

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