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17/05/2015 08:28 EDT | Actualisé 17/05/2016 05:12 EDT

La Chine, artisane de la paix en Afghanistan

L'Afghanistan a été le premier front de la guerre contre le terrorisme. Là où l'Amérique a échoué, la Chine pourrait-elle réussir sans un coup de fusil?

L'Afghanistan a été le premier front de la guerre contre le terrorisme. Les Américains y sont arrivés en promettant de chasser les talibans, d'aider l'Afghanistan à devenir plus prospère, plus sûr, à vivre en paix. On est loin du sans-faute...

Là où l'Amérique a échoué, la Chine pourrait-elle réussir sans un coup de fusil, uniquement avec une diplomatie de bon sens? C'est en tout cas la question qu'on se pose de plus en plus ouvertement dans les différentes chancelleries engagées dans un conflit afghan loin d'être résolu.

On peut constater que la diplomatie chinoise s'est montrée très active pour aider à la réconciliation entre différentes factions afghanes ces derniers mois.

Pour commencer, on constate le sérieux des Chinois quand on voit le profil de leur représentant spécial pour l'Afghanistan et le Pakistan. En effet, l'ambassadeur Sun Yuxi est un diplomate ayant une connaissance intime de la zone. Il est devenu, par la force des choses, un des spécialistes confirmés de l'Afghanistan dans son ministère, dans les années 1980. Il était en charge, à l'époque, de fournir des armes aux moudjahidines luttant contre les Soviétiques. Il comprend parfaitement la situation politique et sécuritaire à Kaboul et à Islamabad.

Avec un tel diplomate, le président Xi Jinping sait qu'il a le parfait chef d'orchestre pour une politique positive et ambitieuse à l'ouest de la Chine. En octobre 2014, c'est la Chine qui a accueilli la quatrième conférence ministérielle du processus d'Istanbul, un projet lancé en 2011 visant à encourager la coopération internationale autour de la situation afghane. On avait déjà analysé, dans une chronique, l'importance de cette rencontre. Le processus d'Istanbul lui-même est assez peu crédible, quoi qu'en disent certains diplomates occidentaux, mais une potentielle reprise en main par une grande puissance asiatique voisine de l'Afghanistan laissait espérer une réorientation de ce processus vers une logique d'abord régionale, plus réaliste, et plus concrète car avec un leadership de fait.

Et c'est bien cela qui s'est passé: la conférence en tant que telle n'a été que le symbole de cette diplomatie positive chinoise. Au mois de novembre 2014, Reuters annonçait que la Chine avait proposé aux Afghans d'organiser des négociations de paix incluant les deux principaux protagonistes afghans (le gouvernement et les talibans), le Pakistan, sans lequel rien ne peut se faire, et la Chine comme puissance impartiale. Pas dans une logique de grande puissance s'imposant aux autres acteurs, mais plutôt comme «facilitateur», si l'Afghanistan accepte.

Pendant ce même mois de novembre, deux responsables représentant les talibans, accompagnés, paraît-il, d'officiels pakistanais, sont venus à Pékin. Leur but? Présenter directement leur vision des choses à la grande puissance asiatique. On peut analyser ce déplacement comme la preuve qu'au moins une partie des talibans afghans est intéressée par la proposition chinoise, ce qui est plutôt encourageant.

En décembre, a été organisée à Londres la première réunion trilatérale officielle entre Chinois, Américains, et Afghans, pour parler du futur de l'Afghanistan. Donc, les Américains ne s'opposent pas au désir chinois d'aider. Au contraire, ils acceptent la pertinence de l'approche de Beijing. Sur l'ensemble de l'année 2014, Beijing a eu également des discussions avec l'Iran, l'Inde, et la Russie sur ce sujet. Bref, avec tous les acteurs clés nécessaires pour stabiliser l'«AfPak». Et pour compléter cette activité diplomatique positive, Beijing a poussé Afghans et Pakistanais à se parler pour mieux coopérer entre eux, en lançant un nouveau dialogue stratégique Chine-Afghanistan-Pakistan, début février 2015.

La Chine va utiliser son soft power, notamment économique, pour se faire entendre des différents protagonistes de cet éventuel processus de paix.

Déjà lors de la visite du président Ghani en octobre 2014, la Chine du président Xi a prouvé sa générosité. En effet, elle a promis 2 milliards de yuans (soit 327 millions de dollars US à la période de la rencontre) d'aide économique pour les deux années à venir. Lors de la rencontre trilatérale de février 2015, Beijing a clairement fait comprendre son désir de renforcer son impact économique positif en «AfPak». Parmi les projets évoqués, il y a notamment eu l'idée de développer des infrastructures essentielles pour le commerce régional, comme une autoroute entre Peshawar et Kaboul ou le développement d'une route ferroviaire entre Chaman (Baloutchistan pakistanais) et Kandahar. Plus généralement, le désir chinois de ressusciter la «route de la soie» signifie une promesse d'investissements divers d'une grande importance, pour les Afghans comme pour ses voisins.

Mais ces promesses intéressantes pour tout Afghan, pro-Kaboul ou pro-Taliban, et pour tout Pakistanais, ne seront réalisables que si les tensions s'apaisent en Afghanistan...

Pourquoi la Chine veut-elle aider l'Afghanistan?

Désolé pour les géopoliticiens de salon, la réponse n'est pas: «Les Américains s'en vont, les Chinois remplissent le vide». Les premiers sont toujours présents en Afghanistan, et les seconds ne font pas dans l'anti-américanisme primaire. Le président Xi Jinping suit d'abord une politique pragmatique. C'est pourquoi on a vu la Chine inciter Karzai, quand il était encore président, à signer l'accord bilatéral de sécurité permettant aux Américains de garder des forces militaires en nombre limité en Afghanistan. La présence de forces étrangères dans un pays frontalier n'est pas idéale, mais la Chine a bien compris que si l'Afghanistan tombait à nouveau dans l'anarchie, tout le monde serait perdant.

En fait, lors d'une visite en Afghanistan en février 2014, le ministre des Affaires étrangères, Wang Yi, avait déjà clairement mis en avant les motivations profondes de la diplomatie chinoise aujourd'hui. Lors d'une conférence de presse, il avait insisté sur le fait que l'insécurité afghane menaçait la stabilité de l'ouest de la Chine (Xinjiang) ainsi que le voisinage en général (l'Asie centrale notamment, un autre territoire clé pour la stabilité du Xinjiang). Cette crainte chinoise n'est pas sans fondement. Le corridor du Wakhan, qui fait le lien entre les deux pays, est un territoire de hautes montagnes, très inhospitalier, donc difficile à contrôler, y compris au niveau de la frontière.

L'analyse occidentale met souvent en avant les intérêts économiques chinois dans la région. Ils n'ont pas totalement tort. Mais s'il ne s'agissait que de défendre des intérêts financiers, il serait plus facile pour la Chine de s'en tenir à envoyer de l'argent, à prêter, à investir, sans plus. La diplomatie chinoise prend le risque de s'engager parce que sans stabilité en Afghanistan, les opportunités économiques dans ce pays, au Pakistan, en Asie centrale, dans l'ouest chinois même, pourraient être mis en danger.

Ce que la Chine a choisi de faire en Afghanistan, c'est tout simplement d'agir comme une grande puissance responsable, face à sa propre population (défense de la sécurité intérieure contre la menace terroriste), ainsi que face à son voisinage (soutien à la stabilité de l'Afghanistan, et donc de l'environnement régional afghan).

Les intérêts européens, américains et chinois sont donc globalement les mêmes ici. En fait, le dossier afghan pourrait donner l'occasion à l'Union européenne de renforcer sa coopération sécuritaire avec Beijing, pas encore au niveau de ses relations économiques, et cela sans être bloqué par Washington. Il faut espérer que les diplomaties française et européenne prendront ce point en compte, et agiront en conséquence.

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