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02/11/2018 12:03 EDT | Actualisé 02/11/2018 15:26 EDT

Francisation: est-ce plus important de parler la langue que de s'intégrer à la culture?

L'idée d'une intégration linguistique dépasse le simple apprentissage d'une langue, puisqu'elle implique aussi en partie une insertion culturelle.

PhotoAlto/Jerome Gorin via Getty Images
Les cours de francisation au Québec ne servent pas seulement à l'apprentissage du français. Ils sont également un endroit où les immigrants apprennent la vie quotidienne à la québécoise.

Je demeure au Québec depuis cinq ans. Chaque année quand je célèbre mon anniversaire d'arrivée, je me demande une seule chose: suis-je heureuse avec ma décision? Je ne connais aucun immigrant qui ne se pose pas cette question régulièrement. C'est un peu comme «la question qui tue» à Tout le monde en parle.

Selon François Cardinal, les Québécois qui désirent que les nouveaux arrivants soient intégrés à la société québécoise sont déçus et malheureux. Selon eux, «l'intégration des immigrés fonctionne très mal». Oui, il y a une déception chez les Québécois par rapports à l'intégration des immigrants. Mais sont-ils les seuls à être malheureux?

Le bonheur est un sentiment très compliqué qui dépend de plusieurs facteurs tels que la situation financière, l'éducation, la situation amoureuse, la carrière, etc. Je connais plusieurs immigrants qui ont presque tout ce qui se trouve dans cette liste. Et voilà la question qui tue: pourquoi se demandent-ils encore s'ils sont heureux? Vous pouvez me répondre en disant qu'il y a un racisme systémique, des crimes haineux, l'islamophobie, l'exclusion et la barrière linguistique qui affectent leurs vies et qui les rendent malheureux. Ma réponse serait différente de la vôtre: l'échec de l'intégration.

Après leur arrivée au Québec, à un moment ou à un autre, tous les immigrants comprennent que l'apprentissage du français n'est pas suffisant pour se sentir chez eux.

Chaque fois qu'ils tentent de participer à une conversation avec les Québécois, ils se sentent exclus puisqu'ils ne savent pas quel était le dernier film de Ricardo Trogi ou quelle équipe avait remportée la coupe Stanley l'année dernière ou qui est Elvis Gratton. En théorie, le cours de francisation ne leur apprend pas tout cela, mais il leur donne une bonne base pour faire partie de la famille.

Si vous croisez des immigrants qui ont déjà lu un texte de Michel Tremblay, c'est possiblement aussi grâce au cours de francisation.

Les cours de francisation au Québec ne servent pas seulement à l'apprentissage du français. Ils sont également un endroit où les immigrants apprennent la vie quotidienne à la québécoise, la culture québécoise, l'histoire de la société québécoise, la vie montréalaise et oui, les «dangereuses» valeurs québécoises aussi.

C'est dans le cours de francisation que vous apprenez qu'il y a d'autres quartiers où vivre à Montréal que NDG. Si vous rencontrez des nouveaux arrivants qui ne demandent pas «qui est Gilles Vigneault» quand ils voient que ce dernier fête ses 90 ans dans les nouvelles, c'est possiblement grâce au cours de francisation. Si vous croisez des immigrants qui ont déjà lu un texte de Michel Tremblay, c'est possiblement aussi grâce au cours de francisation.

Donc, l'idée d'une intégration linguistique dépasse le simple apprentissage d'une langue, puisqu'elle englobe aussi en partie un apprentissage culturel. Cet objectif est malheureusement largement négligé ou mal interprété. Les cours de francisation sont de plus en plus limités à l'apprentissage du français. On persuade les immigrants qu'une fois qu'ils apprendront la langue, le reste viendra avec un coup de baguette magique.

L'intégration est un long chemin et non une finalité. C'est un processus qui dure toute la vie. Sur ce chemin, l'immigrant sera libre de choisir son identité en trouvant des manières d'harmoniser sa culture d'origine avec sa culture d'accueil. De cette façon, il libèrera son esprit de tout ce qui est restrictif: les préjugés de la majorité et l'autorité de sa communauté.

Comme M. Cardinal l'a mentionné dans son article, Dany Laferrière a raison de dire: «À Rome, il faut faire comme les Romains. Mais si on fait tous comme les Romains, est-ce qu'on va apporter quelque chose de neuf à Rome?»

Nous ne sommes pas tous obligés de faire comme les Romains, mais pour apporter quelque chose de nouveau à Rome, il faut d'abord connaître les Romains. Sinon, nous serons incapables de libérer nos esprits, et encore moins d'apporter des nouveautés.

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