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07/11/2018 15:15 EST | Actualisé 07/11/2018 15:52 EST

La petite araignée

De diverses manières on cherchera à éloigner, éliminer et même, dans certains cas, tuer ce qui nous fait peur.

Il demeure que souvent, quand on a peur, on a peur, de sorte qu'on refuse de concevoir, et encore moins de reconnaître, que l'araignée dans le sous-sol soit petite. On y croit dur comme fer. Jusqu'à ce qu'on accepte de jeter un coup d'œil cru à la réalité.
Ryan Wong via Getty Images
Il demeure que souvent, quand on a peur, on a peur, de sorte qu'on refuse de concevoir, et encore moins de reconnaître, que l'araignée dans le sous-sol soit petite. On y croit dur comme fer. Jusqu'à ce qu'on accepte de jeter un coup d'œil cru à la réalité.

Il y a de cela plusieurs années, j'ai constaté en rentrant du travail que l'espace entre la porte du sous-sol et le plancher de mon domicile était rempli de papier éponge. Curieux, j'ai demandé à ma plus vieille, qui avait alors 9 ou 10 ans, ce qui pouvait bien expliquer un tel dispositif. Elle m'expliqua qu'elle avait vu une grosse araignée dans le sous-sol et qu'elle craignait que celle-ci monte au rez-de-chaussée. Vérifications d'usages faites, car je ne suis pas exactement un amateur de ce genre de bestioles, j'ai constaté que ma fillette avait quelque peu surestimé le péril, l'objet de celui-ci étant en effet une araignée de taille plutôt modeste.

Nous le savons par expérience, la peur est déplaisante. Comme la tristesse et la colère, elle fait partie de ces sentiments que l'on préfèrerait ne pas ressentir. Dans le cas de la peur en particulier, alors que son déclencheur nous rend particulièrement inconfortables, on est prêt à faire beaucoup pour s'en protéger.

De diverses manières on cherchera à éloigner, éliminer et même, dans certains cas, tuer ce qui nous fait peur.

Le début du XXIe siècle semble faire partie de ces périodes où, du moins en Occident, la peur semble plus présente qu'à la fin du XXe siècle, notamment. Le Québec n'y échappe pas bien sûr. On n'a qu'à lire les commentaires laissés dans les médias sociaux par certains intervenants au sujet des immigrants, par exemple, pour constater que ce qui les motive est la peur.

La même chose peut être dite au sujet de la réaction de certains au sujet du port de signes religieux. Peur de la différence, peur de ceux qui ne sont pas comme nous, peur du changement, peur de se voir imposer d'autres cultures et j'en passe. «Je veux que ça redevienne comme avant», pouvait-on lire récemment. De même, qu'est-ce qui pousse les membres de groupes d'extrême droite qui se rendent à la frontière Québec – États-Unis (et semble-t-il à la frontière États-Unis – Mexique ces jours-ci) pour y intimider celles et ceux qui cherchent à la traverser? La peur y est pour beaucoup.

À mon avis, c'est dans cette peur que réside à la fois le nœud et le dénouement des difficiles débats que nous connaissons, au Québec et ailleurs, au sujet de l'immigration et du port de signes religieux, qui sont en partie liés. À l'heure actuelle, c'est l'aspect nodal de la peur qui nous arrive en pleine figure, autant dans les médias sociaux que dans les événements comme ceux que j'ai évoqués ci-dessus.

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C'est la peur comme nœud qui s'exprime dans les chroniques intolérantes qu'on nous sert à volonté dans certains quotidiens. La peur comme blocage qui pousse certains à déblatérer contre ceux qui en sont la cause, et à vouloir qu'ils viennent en moins grand nombre ou qu'ils dissimulent leurs signes religieux.

Vouloir réduire le nombre d'immigrants admis au Québec d'un côté, et bloquer l'espace au bas d'une porte pour bloquer une petite araignée de l'autre, c'est semblable. Dans les deux cas, la peur est à l'origine de l'action.

Mon propos n'est pas de me moquer de la peur dont il est question ici. Loin de là, je crois qu'elle doit être reconnue et respectée. Cependant, comme toute peur, celle des immigrants, du port des signes religieux et de la religion en général peut et doit être discutée. Nous devons avoir l'opportunité de la dépasser. Ceux qui ont peur doivent avoir l'occasion de ne pas rester au stade du blocage dans lequel ils risquent de s'enliser et, par ricochet, de faire reculer notre société.

L'espoir que j'exprime en écrivant ce texte, c'est de voir les gens qui aujourd'hui ont peur, contester les discours qu'on leur sert. Comme l'avait écrit Francine Pelletier dans Le Devoir en octobre, il est possible pour quiconque a peur, de dépasser ses blocages et de percevoir le sens réel des gestes posés par certains (certaines en particulier), à savoir l'expression d'une croyance sincère dans le cas du port des signes religieux. Et non des théories du complot que quelques-uns semblent s'amuser à diffuser par les temps qui courent, dont le summum serait une invasion islamique. Ou un retour en force des religions.

Il demeure que souvent, quand on a peur, on a peur, de sorte qu'on refuse de concevoir, et encore moins de reconnaître, que l'araignée dans le sous-sol soit petite. On y croit dur comme fer. Jusqu'à ce qu'on accepte de jeter un coup d'œil à la réalité, au lieu de lire les marchands de peur et de ne voir que l'écran, ou encore le papier sur lequel ils écrivent.

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