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09/06/2018 08:00 EDT | Actualisé 09/06/2018 08:00 EDT

Lendemain de la veille en Ontario

L’Ontario sera dirigée, pour les quatre prochaines années par Doug Ford, un politicien qui n’a pas hésité à jouer la carte populiste.

Carlo Allegri / Reuters
Doug Ford

De nombreux Ontariens et Ontariennes se sentent probablement comme dans un lendemain de la veille à la suite de l'élection de Doug Ford et du Parti conservateur ontarien à Queen's Park pour les quatre prochaines années. Jusqu'à la veille des élections provinciales dans la plus populeuse des provinces canadiennes, le Parti conservateur et son chef, le coloré Doug Ford, étaient à égalité statistique avec le Nouveau Parti Démocratique d'Andrea Horwath. Tous les scénarios étaient possibles, disait-on.

Venu de nulle part, élu chef du Parti conservateur ontarien contre toute attente et à la faveur d'une curieuse procédure électorale qui l'a favorisé de manière accidentelle, Doug Ford n'avait pas la préparation requise pour diriger un parti politique provincial. La chose est devenue évidente, d'ailleurs, lorsqu'il n'a pas été capable de répondre à la question d'un journaliste qui lui demandait comment fonctionne un gouvernement en contexte canadien, entre autres exemples. Il a ainsi passé la campagne électorale à dire des généralités ponctuées du slogan For the people, évitant les face-à-face normaux avec les journalistes, et faisant des promesses comme les autres chefs des partis majeurs, mais sans réellement les chiffrer. Doug Ford, faut-il le rappeler, est aussi le frère aîné de feu Rob Ford, l'ancien maire de Toronto dont le règne de mémoire récente a fait la manchette de manière fort peu flatteuse aux États-Unis, où il était allègrement ridiculisé. Comme l'on pouvait s'y attendre en raison de la proximité entre les deux fondateurs de ladite Fordnation, la controverse pourchasse Doug Ford. On a justement appris, plus tôt cette semaine, qu'il fait maintenant l'objet d'une poursuite de 16,5 millions initiée par la veuve de son frère Rob, pour mauvaise gestion du patrimoine de ce dernier. Et comme si cela ne suffisait pour inquiéter les électeurs et électrices ontariens, une analyse publiée par pressprogress.com le 5 juin courant révèle qu'un quart des candidats du Parti conservateur ontarien font présentement l'objet de poursuites judiciaires, de vérifications ou encore d'enquêtes policières.

Il est dès lors compréhensible qu'en plus des appuis accordés par maints journaux au Nouveau Parti Démocratique ontarien, dont Le Droit et le Toronto Star, les appels à ne pas voter pour Doug Ford et son parti ont fusé de toutes parts au cours des derniers jours. Dans des termes qui rappellent ceux qu'a empruntés le Washington Post à la veille de l'élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis en automne 2016, le Globe and Mail a déclaré Ford carrément inapte à exercer les fonctions de premier ministre de l'Ontario. Des jugements semblables, dévastateurs, ont aussi été formulés plus tôt cette semaine par des analystes respectés, dont Andrew Coyne dans le très conservateur National Post. Pourtant, l'Ontario vient d'élire Doug Ford comme premier ministre.

Certains pourraient être tentés d'attribuer sa victoire à une humeur davantage populiste de l'électorat ontarien, analogue à celle qui a porté Donald Trump à la présidence des États-Unis.

Certains pourraient être tentés d'attribuer sa victoire à une humeur davantage populiste de l'électorat ontarien, analogue à celle qui a porté Donald Trump à la présidence des États-Unis. D'ailleurs, Ford a été à maintes reprises présenté comme la version ontarienne de ce dernier dans les médiaux sociaux. En outre, n'a-t-il pas déclaré qu'il allait gouverner non pas par le gouvernement, mais par le peuple? Bien que nébuleuse à souhait, cette affirmation l'a positionné comme le champion de celles et ceux qui se méfient du gouvernement, mais aussi comme celui qui redonnera le pouvoir au peuple. Chose que renforce son slogan For the people, évidemment.

Mais il y a beaucoup plus. D'une part, le Parti libéral était au pouvoir en Ontario depuis 15 ans. La première ministre sortante, Kathleen Wynne, était devenue tellement impopulaire que son parti n'a été en aucun moment dans la course ce printemps. Dans un geste rare, celle-ci a même concédé l'élection en fin de semaine dernière. Il semble bien, d'autre part, que la double tactique pour laquelle le Parti conservateur a opté en fin de campagne, lorsque les néo-démocrates avaient pris les devants dans les sondages, a porté fruit. Une plus grande visibilité de candidats conservateurs clés, combinée à une réduction de celle de Ford et à une capitalisation sur les hésitations de la population ontarienne à l'endroit des néo-démocrates auront fait l'affaire. Le surprenant éditorial du 6 juin courant du Globe and Mail, qui n'a endossé aucun parti, n'a d'ailleurs pas manqué d'insister sur les risques d'un gouvernement néo-démocrate pour l'économie ontarienne. On ne saurait non plus négliger le conservatisme social qu'émane Ford, qui lui a certainement attiré les votes d'un pan important de la population ontarienne.

On ne saurait non plus négliger le conservatisme social qu'émane Ford, qui lui a certainement attiré les votes d'un pan important de la population ontarienne.

Avant le déclenchement des élections en Ontario, nombre de gens débattaient, dans les médias sociaux, au sujet de l'influence du populisme sur la politique au Québec et au Canada. À l'image de l'analyste réputé John Ibbitson qui ne pouvait se résoudre, quelques mois avant les élections américaines de 2016, à croire dans les chances de Donald Trump de devenir président des États-Unis, bien des gens se refusent à considérer qu'au Canada aussi, le populisme pourrait déterminer le résultat d'une élection provinciale ou fédérale. À la lumière des résultats de l'élection ontarienne du 7 juin 2018, il semble bien que nous n'en soyons pas encore là. En revanche, l'Ontario sera dirigée, pour les quatre prochaines années, par un politicien qui n'a pas hésité à jouer la carte populiste. Ainsi, le temps est peut-être venu de réévaluer certains réflexes, dont la banalisation du populisme, ou encore celui qu'a symbolisé le qualificatif déplorable qu'Hillary Clinton attribuait au segment populiste des partisans de Donald Trump, en un mot, le dédain. Il importe plutôt de comprendre au plus vite.