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23/10/2018 13:51 EDT | Actualisé 23/10/2018 13:55 EDT

Pousse mais pousse égal…

Affirmer que le Coran n'oblige pas le port du voile et que les femmes qui en portent un se retrouvent à faire, de facto, un choix politique est étonnamment réducteur.

Cavan Images via Getty Images
Porter un voile pour certaines, c'est comme porter une croix à son cou pour d'autres, ou encore jeûner pour d'autres encore. Il s'agit de gestes volontaires qui se rapportent à la croyance religieuse des personnes qui les posent.

Celles et ceux qui connaissent le cinéma québécois des années 1970 se souviennent probablement de Pousse mais pousse égal, une comédie de Denis Héroux mettant en vedette Gilles Latulipe. Le titre de ce film est d'ailleurs devenu une expression couramment utilisée dans la langue française parlée au Québec, à l'époque et depuis, comme l'atteste le dictionnaire La parlure.

«Pousse mais pousse égal», autrement dit, n'exagérons pas, me paraît une expression pertinente par les temps qui courent, notamment en rapport avec le sempiternel débat sur le port de signes religieux au Québec.

Dans l'édition du samedi 20 octobre 2018 du Journal de Montréal en effet, Denise Bombardier écrivait que «les femmes qui se voilent et le revendiquent haut et fort le font non pas par obligation religieuse – le Coran ne l'exige pas – mais par choix politique». Commode pour son argumentaire, cette affirmation lui permet de faire du port du voile et, par extension, du port de signes religieux par des gens en position d'autorité au Québec une question purement politique. Ainsi défini, le «problème» des signes religieux devient comme par magie facile à régler, soit de manière politique, avance madame Bombardier.

Affirmer que le Coran n'oblige pas le port du voile et que les femmes qui en portent un se retrouvent à faire, de facto, un choix politique est étonnamment réducteur.

Quelques jours plus tôt, une intervenante écrivait ce qui suit sur Twitter, au sujet des mêmes personnes: «Elles veulent l'islamisation de leur terre d'accueil. Partout où elles se trouvent, les musulmanes sèment le chaos, troublent la paix sociale et contestent les droits et les valeurs de la majorité, l'autorité politique, le tout sous le couvert de pseudo-racisme». L'expression est plus crue, mais l'idée principale est la même: exit la liberté religieuse et les droits associés, les femmes musulmanes sont une espèce d'engin politique qu'il faut combattre. Très agréable pour les Québécoises musulmanes, n'est-ce pas?

Une minute, toutefois, pousse mais pousse égal.

Le problème des raccourcis

Il y a quelques problèmes, des raccourcis pour être plus précis, dans les prises de position ci-dessus. En effet, affirmer que le Coran n'oblige pas le port du voile et que les femmes qui en portent un se retrouvent à faire, de facto, un choix politique est étonnamment réducteur. Un méchant raccourci comme on dit. Pourquoi?

Parce que la religion, l'islam inclus, est beaucoup plus qu'un catalogue d'obligations. Pratiquer une religion, aujourd'hui, et en Occident en particulier, est un choix personnel. Ce choix est suivi par d'autres choix d'ordre pratique dont certains peuvent être vestimentaires. Porter un voile pour certaines, c'est comme porter une croix à son cou pour d'autres, ou encore jeûner pour d'autres encore. Il s'agit de gestes volontaires qui se rapportent à la croyance religieuse des personnes qui les posent.

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Dirait-on que la dame que l'on croise sur le trottoir, et qui porte une croix sur le revers de sa veste, pose un geste politique parce qu'elle n'est pas obligée de porter ladite croix? Évidemment non. La même chose vaut pour les Québécoises musulmanes qui portent un voile.

Y en a-t-il qui en portent un pour des raisons politiques? C'est bien possible. Toutefois, conclure que l'absence d'obligation de porter un voile rend politique, de facto, le geste de nos concitoyennes musulmanes qui en portent un, ça pose problème à au moins trois titres:

  1. Conclure de la sorte constitue un refus, motivé par un aveuglement volontaire ou encore par l'ignorance, de reconnaître des gestes pour ce qu'ils sont - dans le cas présent, que le port du voile constitue, la plupart du temps, un geste à caractère purement religieux de la part de nos concitoyennes musulmanes;
  2. On substitue à la réalité une version qui nous convient sur la base d'une méconnaissance du phénomène religieux, que l'on juge de l'extérieur et de manière erronée. C'est encore pire lorsque la religion concernée est l'islam. En effet, maints occidentaux tirent des conclusions abracadabrantes au sujet d'un monde complexe qu'ils connaissent peu ou pas du tout – le monde musulman;
  3. On «objectifie» les musulmanes québécoises en écrivant ou en parlant à leur sujet comme si elles n'étaient que des parties sans visages d'une espèce de bloc dont on connaît tout, alors que ce qu'on en dit relève en grande partie de l'imagination alimentée par des préjugés. Pis encore, peut-être, on instrumentalise ces femmes, tels des pions dans le cadre de combats de natures diverses dans lesquels elles ne sont pas impliquées.

Pour une raison ou pour une autre, nombreux sont celles et ceux qui, dans les médias sociaux, mais aussi dans les journaux, écrivent au sujet de l'islam et, en particulier, au sujet des Québécoises musulmanes comme s'ils étaient des experts sur ce sujet.

Ça donne ce qu'on lit depuis environ deux semaines en particulier, autant dans les médias québécois que dans les médias sociaux où interviennent des Québécois. Ce que l'on y lit a de quoi laisser songeur. Des préjugés, encore des préjugés et des jugements à l'emporte-pièce qui méritent, entre autres réponses, un «pousse, mais pousse égal» bien senti.

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