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23/11/2018 07:56 EST | Actualisé 23/11/2018 07:58 EST

Un jeune Américain tué par une tribu primitive?

Cette petite communauté est considérée par les «civilisés» comme un accident de l'histoire, une survivance inexpliquée des premiers âges de l'humanité. Est-ce bien le cas?

Associated Press
La photo, prise le 28 décembre 2004, montre un homme de la tribu des Sentinelles qui dirige son arc et sa flèche vers un hélicoptère des garde-côtes indiens lors d'un survol de l'île North Sentinel, dans les îles Andaman, en Inde.

Les médias québécois nous apprenaient récemment qu'un jeune Américain avait été tué avec des flèches par des membres d'une tribu isolée vivant sur une île de l'archipel Andaman. Comme l'île a été baptisée North Sentinel, le peuple qui y vit est aussi désigné comme les Sentinelles.

DigitalGlobe/ScapeWare3d via Getty Images
L'Île North Sentinel

Cette petite communauté, refusant agressivement toute intrusion sur son territoire, est considérée par les «civilisés» comme un accident de l'histoire, une survivance inexpliquée des premiers âges de l'humanité. Les médias répètent même que cette communauté vivrait isolée depuis 60 000 ans, comme quoi nous croyons facilement aux miracles pour peu qu'ils aient vraiment l'air incroyables.

Cet isolement représente-t-il une anomalie?

Étant l'une des dernières communautés vivant dans un tel isolement volontaire, cette société est bien sûr une exception. Par contre, avec les connaissances dont nous disposons aujourd'hui sur l'histoire des humains sur la Terre, on ne peut nullement y voir une anomalie dans le comportement humain.

Notre espèce est apparue il y a probablement 70 000 ans et pendant presque 60 000 ans, les humains ont préservé des modes de vie en petites communautés nomades se nourrissant de gibier et de plantes cueillies. Il suffit de jeter un rapide coup d'œil sur les peintures de la grotte de Chauvet, datant d'environ 35 000 ans, pour se rendre compte qu'ils avaient le même cerveau et la même intelligence que nous. Leurs connaissances accumulées du comportement animal et des propriétés des plantes leur suffisaient amplement pour savoir qu'ils auraient pu mettre des graines en terre ou capturer de jeunes mammifères pour s'approprier leurs petits. Or ils n'ont manifesté aucune envie de procéder ainsi, tout au contraire.

Notre construction de la «préhistoire humaine» (l'ère avant nous) est fondée sur l'idée fausse que l'agriculture et l'élevage seraient des inventions compliquées et des progrès, de sorte que leur absence est toujours vue comme le résultat d'une incapacité plutôt que d'un choix éclairé. Et pourquoi ce choix? Se procurer de la nourriture par la chasse et la cueillette demande beaucoup moins d'efforts et laisse donc plus de loisirs et plus de liberté. Des gens qui rêvent de profiter de leurs courtes vacances pour aller à la chasse, à la pêche ou aller cueillir des champignons, devraient comprendre cela facilement.

Pourquoi alors les humains ont-ils finalement développé ou adopté l'agriculture et l'élevage presque partout sur la planète? La réponse est assez simple: parce qu'ils y ont été forcés par la croissance de la population et le manque de territoires disponibles. Avant de s'y résoudre, ils ont quand même fait preuve de beaucoup de persévérance et d'ingéniosité, allant jusqu'à s'installer dans l'Arctique, dans les déserts, les hautes montagnes et les îles isolées.

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Les Sentinelles ne sont pas des primitifs

Les Sentinelles ne sont donc pas de drôles de créatures trop primitives pour avoir abandonné leur mode de vie. Si leurs moyens de défense ne sont plus très courants, ils ne sont nullement les seuls à préférer leur mode de vie à celui qu'ils auraient en se laissant «civiliser». Par exemple, plus du quart des trois millions de citoyens de la Mongolie préfèrent la richesse des relations humaines vécues en petites communautés et la liberté de leur vie en pleine nature, même dans le confort relatif de leurs yourtes, un confort qui séduit quand même beaucoup de vacanciers depuis que nous les avons empruntées aux habitants de Mongolie.

La décision du gouvernement indien de ne pas «civiliser» de force les Sentinelles, ni de les «aider» ou les convertir à la Vraie Foi — ce que voulait faire le jeune Américain tué — se défend donc très bien, ne serait-ce qu'en vertu de la forte probabilité qu'ils périssent des maladies contre lesquelles ils ne sont pas immunisés.

Quant à la défense agressive de leur petit territoire, elle pourrait aussi être considérée comme légitime en vertu du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, un grand principe du droit international adopté lors de la création de la Société des Nations, l'ancêtre de l'ONU. Il faudrait cependant noter que ce noble principe avait alors été complètement ignoré à propos de l'Afrique et du Moyen-Orient, dont les frontières avaient été redécoupées selon les intérêts des Britanniques, Français et Américains, sans que nous ne songions un instant à consulter les principaux intéressés.

ASSOCIATED PRESS
Localisation géographique de l'Île North Sentinel

Sur l'île North Sentinel, deux pêcheurs indiens ont déjà été tués en 2006, sans que des accusations de meurtre ne soient portées contre les Sentinelles. Ce ne sera peut-être pas aussi simple depuis qu'un Américain en a été la victime. Il semblerait que la récupération de sa dépouille — un principe apparemment sacré dans notre religion laïque — soit un impératif qui pourrait l'emporter sur toute autre considération.

Si les Sentinelles sont finalement laissés en paix, ce sera sans doute heureux pour eux, mais nous pourrions aussi nous demander si ce sera en vertu de nos progrès dans la compréhension des réalités humaines ou parce que leur situation aura mobilisé les réflexes de ceux qui tentent de sauver les «espèces en voie de disparition».

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Les Sentinelles ne sont pas la seule tribu à vivre plus isolée du monde: