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30/03/2015 12:28 EDT | Actualisé 29/05/2015 05:12 EDT

Mourir pour des valeurs, c'est bien beau, mais lesquelles?

De nos jours, les idées ne sont plus à la mode. On a proclamé la mort des idéologies il y a 25 ans, après la chute du mur de Berlin. L'époque est plutôt aux valeurs. Les valeurs ont l'immense avantage d'être encore plus souples que les idées. Alors, en paraphrasant Georges Brassens, il faudrait peut-être se mettre à chanter : Mourir pour des valeurs, c'est bien beau, mais lesquelles?

La dernière publicité télévisée des Forces armées Canadiennes invite les jeunes à s'enrôler pour aller « défendre nos valeurs ». On ne précise pas lesquelles, mais il est également sous-entendu que « défendre nos valeurs » signifie attaquer ceux qui ne les partageraient pas toutes, notamment en Afghanistan, en Irak, en Syrie, etc.

Dresser une liste détaillée de nos valeurs serait une entreprise complexe et parfois un peu gênante car notre liste devrait inclure l'argent, la consommation, la réussite sociale, etc. Cependant, un large consensus se dessinera sans doute au Québec si on se contente de parler des valeurs vendables comme la démocratie, l'égalité entre hommes et femmes et la liberté, en particulier la liberté d'expression.

Pour la démocratie, il n'y a pas de discussion. On projette même de construire à Ottawa un musée pour célébrer les méfaits du communisme.

Quant à l'égalité, elle est toujours là, mais elle est maintenant pensée dans un cadre restreint, à l'intérieur de l'équation Homme = Femme, et non plus entre tous les humains, selon l'idéal républicain de la Révolution française : Liberté, Égalité, Fraternité. C'est un peu comme pour la politique canadienne d'aide internationale, qui est maintenant canalisée dans l'aide aux enfants et aux femmes, et non plus aux peuples qui sont dans la misère.

En regard de l'idéal républicain de 1789, on peut noter au passage que la valeur de fraternité est disparue de nos radars. Elle a été reléguée au rang des valeurs folkloriques.

Enfin, quant à la liberté en général et en particulier à la liberté d'expression, je suis convaincu, comme tout le monde, qu'après le droit à la vie et à l'intégrité de la personne, il s'agit de la valeur la plus sacrée. Que ce droit ait aussi été invoqué avec succès devant la Cour Suprême des États-Unis en 2011 pour garantir le droit des « personnes » morales (c'est à dire les compagnies) de financer leurs valets sans limites dans n'importe quelle élection, c'est une autre histoire.

Les valeurs sont sacrées, mais leur propriété la plus intéressante, c'est qu'elles peuvent être mise en œuvre dans l'incohérence. Par exemple, la liberté d'expression a mobilisé des millions de Charlie, mais cela ne nous empêche pas d'appuyer de tous le poids de nos sondages une nouvelle loi canadienne qui va légaliser l'écoute et l'espionnage ou même l'incarcération préventive de n'importe quel citoyen canadien soupçonné de quoi que ce soit, mais tout spécialement de musulmanisme, de fémino-scepticisme, d'autochtonisme ou d'environnementalisme. La valeur qui sert à justifier cette nouvelle loi s'appelle la sécurité. C'est elle qui a remplacé la vieille valeur de la fraternité.

Aussi sacrées que soient nos valeurs, il semble qu'on peut les changer au besoin. Quant le projet de Charte des valeurs du PQ a soulevé des objections liées au statut d'une autre Charte déjà adoptée au Québec en 1975, Louise Beaudoin a simplement proposé de modifier cette dernière pour l'adapter aux nouveaux objectifs. Je ne me souviens pas que Bernard Drainville ou même Jean-François Lisée se soient opposés à une telle idée.

Plus récemment, c'est le droit de certaines communautés culturelles d'éduquer leurs enfants selon leurs valeurs qui a été contesté. Un ex-enfant d'origine juive-hassidique ayant intenté une poursuite à sa communauté pour sévices en matière de valeurs transmises a immédiatement rallié l'opinion publique québécoise. Ses droits à une éducation selon les bonnes valeurs auraient préséance sur toute autre prétention. Pourtant, il me semble utile de rappeler à notre réflexion que la Déclaration universelle des droits de l'Homme stipule que « les parents ont, par priorité, le droit de choisir le genre d'éducation à donner à leurs enfants (article 26.3) ». C'est un énoncé de valeur universel que le Canada a endossé officiellement, même s'il continuait en même temps d'imposer l'éducation de la race supérieure à des milliers d'autochtones emmenés par la force dans des pensionnats d'État pour leur plus grand bien.

À force de se gaver de valeurs, on ne sait plus très bien si nos valeurs sont des valeurs locales ou des valeurs universelles. Par exemple, la journaliste de Charlie-Hebdo, Zined el Rhazoui, a affirmé que c'était du racisme de penser « qu'il y a des communautés qui, par leur origine, sont incapables d'accéder à l'universalité de nos valeurs » .

Dans le contexte, c'est l'égalité entre hommes et femmes qui était ainsi promue au rang de valeur universelle. On semble oublier que le Québec n'a accordé aux femmes le droit de vote qu'en 1940. En Suisse, ce droit date de 1971. Les femmes de plus de 64 ans peuvent se souvenir d'avoir eu 20 ans sans avoir le droit de vote. En fait, la presque totalité de notre histoire, en tant que civilisation occidentale, s'est déroulée sous un régime patriarcal. Peut-être serait-il de bon ton de garder une petite gêne avant de hisser au rang de « valeurs universelles » des valeurs que nous n'avons même pas tous vécues dans notre enfance.

Parler de valeurs, c'est aussi parler de moralité et de criminalité. Or la polygamie, qui est maintenant un crime au Canada, a été pratiquée sans problèmes dans les communes des hippies des années soixante. Les relations homosexuelles étaient criminelles au Canada jusqu'en 1969 et plus du tout maintenant. Quant à la pédophilie, elle n'a jamais été légale, mais il n'y a pas si longtemps, nous célébrions la publication par Vladimir Nabokov de son roman Lolita (1955) alors que de nos jours, cet auteur aurait été traqué par la GRC jusque dans les secrets de son disque dur et condamné à une peine minimale de six mois d'emprisonnement pour possession de matériel pornographique juvénile.

Bref, nos valeurs fluctuent. Elles ne sont donc pas toutes « universelles », tout comme nos notions de moralité. Les gens de mon âge, élevés dans le giron de l'Église catholique, se souviennent bien de la liste de nos péchés capitaux : gourmandise, impureté, avarice, paresse, orgueil, colère, envie. Ils les ont vu peu à peu se transformer radicalement, jusqu'à devenir les vertus qui nous garantissent le bonheur: la gastronomie, le sexe, le fric, le farniente, etc.

En plus de changer, les valeurs ne font presque jamais l'unanimité à l'intérieur de n'importe quelle société, aussi homogène soit-elle. Par exemple, nous sommes très loin de l'unanimité en matière de lois sur l'avortement ou sur l'aide médicale à mourir. Ce ne sont pourtant pas là des détails secondaires dans l'existence humaine.

Les valeurs sociales diffèrent aussi d'une société à l'autre et il n'existe pas de repères objectifs pour les hiérarchiser. C'est un constat que même l'Occident conquérant n'a pas pu éviter de faire jusqu'à ce que le contexte des tensions générées par l'immigration en Europe nous conduise à rejeter toute notion de relativisme culturel. Une professeure de philosophie dans un Cégep de Montréal, Louise Mailloux, également candidate malheureuse du PQ, a même proposé de « brûler Lévi-Strauss » parce que les idées relativistes gênaient ses rêves de laïcité imposée à tous.

Dans le contexte de la mondialisation actuelle, le relativisme culturel ne peut certes pas servir de fondement aux politiques nationales de multiculturalisme, mais le rejeter nous empêche tout simplement de comprendre quoi que ce soit aux comportements humains et par conséquent, de pouvoir imaginer des solutions aux situations conflictuelles. Ce n'est sûrement pas en niant simplement la « rationalité » des autres que nous y arriverons.

Cela ne veut pas dire qu'il n'y a pas de valeurs universelles. C'est plutôt que nous n'avons jamais réellement tenté de les identifier. La Déclaration universelle des droits de l'Homme de 1948 se voulait un effort dans ce sens, mais l'assemblée qui l'a rédigée réunissait un pourcentage disproportionné d'Occidentaux ou de représentants formés dans le giron des universités occidentales. Il faudrait s'astreindre à reprendre l'exercice en le faisant sans piper les dés, même si, de nos jours, ce genre de projet peut sembler complètement utopique.

En attendant, peut-être serait-il avisé de réfléchir un peu avant de prendre le risque de « mourir pour des idées [des valeurs] n'ayant plus cours le lendemain » (Brassens).

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