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03/10/2015 08:58 EDT | Actualisé 03/10/2016 05:12 EDT

La politique de la terre brûlée

Pour un gouvernement, une tactique répandue et très efficace est de priver ses opposants des moyens d'agir contre lui.

Pour un gouvernement, une tactique répandue et très efficace est de priver ses opposants des moyens d'agir contre lui. Mais dusse ce gouvernement perdre le pouvoir, d'empêcher aussi que ses opposants puissent inverser leurs choix politiques fondamentaux. L'exemple classique est bien sûr la politique de la terre brûlée appliquée par le gouvernement de Joseph Staline devant l'avancée des troupes allemandes durant la Deuxième Guerre mondiale. Ce qui nous intéresse ici est la stratégie employée, non pas les idéologies réciproques (bolchévique et nazie) de ces deux belligérants (car il ne s'agit pas ici de faire une comparaison anachronique boiteuse entre des forces politiques passées et actuelles).

Dans le cas du gouvernement de Stephen Harper, ce dernier a choisi de délester l'État fédéral de revenus importants afin de créer une situation budgétaire précaire, ce qui prive tout nouveau gouvernement (libéral ou néodémocrate) des moyens de ses ambitions plus interventionnistes. Depuis une trentaine d'années, l'opinion publique canadienne a été « éduquée » par de nombreux think tanks néolibéraux (comme l'Institut Fraser) à éprouver de la répulsion face à un taux de taxation « parmi les plus élevés au monde », donc à réprouver toute hausse d'impôt qui serait une « attaque au droit de propriété des individus et à leur liberté de choix ». Entre le moment où il était député et stratège réformiste (1993-1997), et celui où il est devenu le chef de l'Alliance réformiste-conservatrice canadienne (2002), Harper a présidé un de ces think tanks, la National Citizens Coalition (NCC). En plus d'avoir miné la capacité « matérielle » de ses opposants politiques à proposer une politique économique plus expansive, Harper a aussi contribué à miner la capacité « symbolique » de l'opposition à relancer un programme plus keynésien nécessitant une hausse de l'imposition. Que ce soit à titre de président de la NCC ou en tant que chef d'un parti fédéral, Harper a sans cesse condamné le « big government » et la « goinfrerie » fiscale de ce dernier.

On peut voir une stratégie similaire de la part du gouvernement dirigé par Philippe Couillard. Ce dernier s'est lancé dans sa « révolution » néolibérale visant à faire de l'État du Québec un État « efficace » du 21e siècle. Sous sa gouverne, l'État se prive donc volontairement de ses moyens d'action en coupant dans les services offerts à la population. L'objectif d'atteinte du mythique déficit zéro ne vise pas à diminuer le poids du service de la dette dans le but de pouvoir se payer les services « dont le Québec a les moyens », mais à transformer durablement l'État, à réaliser une révolution par le haut qui n'a pas été plébiscitée. Comme l'a précisé publiquement le président du Conseil du Trésor, Martin Coîteux, les surplus qu'apporteront les actuelles politiques d'austérité vont se transposer en baisses d'impôts. Donc, la « réingénierie Couillard » vise à donner un « répit fiscal » aux « contribuables » et à promouvoir la « liberté de choix » des « consommateurs » de services, tout en permettant de créer un environnement propice (lire flexible sur le plan de la régulation) à la création de richesses.

Tout comme le Canada hors Québec, la Belle Province, qui a su tout de même maintenir un niveau plus élevé de solidarité institutionnelle, est néanmoins bercée par un omniprésent discours néolibéral, promu notamment par l'Institut économique de Montréal, CIRANO (d'où provient Luc Godbout qui semble être l'éminence grise du gouvernement Couillard pour ce qui est de sa politique fiscale), le Parti libéral du Québec, les sections affaires et éditoriales de La Presse, etc. Advenant un changement de gouvernement, il sera donc difficile pour un autre parti politique d'inverser la « réinvention de l'État » des libéraux, puisque cela nécessitera de trouver de nouveaux revenus (de nouveaux impôts) pour remplir les coffres de l'État et avoir les moyens d'une politique plus interventionniste, et cela dans un contexte où l'imposition est quasiment décrite comme un crime de lèse-majesté envers la sacro-sainte propriété privée.

La comparaison entre ces deux gouvernements ne s'arrête pas là. En effet, tous deux ont aussi agi de façon à transformer de manière durable la politique étrangère de leur gouvernement respectif, mais de manière différente.

Le gouvernement Harper s'est retiré de nombreux traités internationaux comme le Protocole de Kyoto, a boudé l'ONU et ses institutions pour lui préférer les coalitions militaires comme l'OTAN, a affamé les budgets des organismes non gouvernementaux, a contrôlé la façon dont l'aide internationale du Canada était octroyée pour s'assurer notamment de ne pas financer des interruptions de grossesse en Afrique, etc. L'objectif de ce gouvernement est bien sûr de promouvoir un ordre mondial moralement conservateur, sécuritaire et économiquement libéral. Harper a, en quelque sorte, ouvert la porte du bureau de l' « internationalisme libéral canadien », lancée une grenade puis refermé ladite porte. Le prochain premier ministre qui y rentrera aura du mal à s'y retrouver.

Le gouvernement Couillard est présentement aux débuts de son projet de transformation de la politique étrangère du Québec, son champ d'action est la diplomatie québécoise qu'il passe à la moulinette des « impératifs budgétaires ». Les coupures de postes et de délégations du Québec diminuent le rayon d'action et l'efficacité de la diplomatie québécoise. L'objectif de Couillard est ici est de priver de moyens d'action diplomatiques un parti politique qui, advenant sa venue au pouvoir, chercherait à faire l'indépendance du Québec. En asphyxiant la diplomatie québécoise, Couillard cherche à jouer le « grand jeu » de Jacques Parizeau, mais à l'envers. On se rappelle que si le « OUI » l'avait emportée en novembre 1995, le premier ministre Parizeau avait prévu d'habiles et complexes manœuvres diplomatiques pour voir le Québec se faire reconnaître sur la scène internationale comme État indépendant. Ce « grand jeu » nécessitait l'appui du réseau de la diplomatie québécoise, au premier chef de l'antenne québécoise à Paris d'où le bal de la reconnaissance internationale du Québec devait être lancé.

Ainsi, avec une diplomatie québécoise en lambeaux et des finances publiques anémiques, Couillard s'assure-t-il qu'un futur gouvernement du Québec aspirant à faire de ce dernier un État indépendant soit privé des moyens de ses ambitions. Sans tambour battant, par sa tactique de la terre brûlée dans la politique budgétaire et les relations internationales du Québec, Couillard est en train de retirer le tapis sous les pieds des souverainistes et, en bon canadianistes, il apporte sa petite contribution à l'enterrement du projet d'indépendance du Québec en multipliant les obstacles à sa faisabilité. En cela, on peut dire que Couillard mérite sa place au Panthéon de l'unité canadienne à côté de Stéphane Dion, parrain de la loi sur la clarté référendaire. Une place qui devrait lui être décernée par Harper pour souligner sa « contribution exceptionnelle à la grandeur du Canada et à la petitesse de sa sphère publique ».

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