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21/08/2016 10:13 EDT | Actualisé 23/08/2016 11:51 EDT

La cimenterie de Port-Daniel sera rentable.. dans 52 ans!

La semaine dernière, on apprenait que la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ) allait prendre le contrôle du projet de cimenterie à Port-Daniel, aux côtés de la firme BlackRock.

Cette prise de contrôle s'effectue quelques jours à peine après l'annonce d'un dépassement de coûts historique de plus de 450 millions dans ce projet impopulaire dès sa genèse sous le gouvernement Marois en 2014.

Le projet initial devait coûter environ 1,1 milliard de dollars et se chiffre maintenant à 1,5 milliard de dollars. C'est cet écart inquiétant qui m'a poussé à effectuer quelques recherches pour mieux comprendre les enjeux en tant que contribuable.

Une somme pareille nécessite un projet d'une rentabilité monumentale, me suis-je dit à l'époque. Ma première recherche Google m'a appris que le prix moyen de la tonne métrique de ciment est d'environ 100 dollars américains, ou 130 dollars canadiens (le prix est arrondi pour alléger le texte). La marge de profit moyenne d'une cimenterie est d'environ 10 %, disons 13 $ canadiens, de la tonne métrique. Un calcul mathématique simple démontre ainsi que pour payer une cimenterie de 1,5 milliard de dollars, il faudra produire 115 384 615 tonnes métriques de ciment au total.

C'est là que la «beauté» de la chose se révèle.

Voyez-vous, le plus grand cimentier au monde, le Français Lafarge, produit 225 millions de tonnes par année dans son réseau de 166 usines. Soyons optimistes, McInnis sera sûrement la meilleure cimenterie au monde et elle produira la même quantité par année. À ce rythme, il faudra donc 52 ans pour rentabiliser ce «beau projet» (voir addenda à la fin du texte).

Ce qu'on ne voit pas, c'est ce que cet argent aurait pu créer ailleurs.

En fait, à titre indicatif, la production totale annuelle des 97 cimenteries aux États-Unis en 2014 atteignait à peine 80 millions de tonnes. Apparemment, la production totale possible de notre voisin au sud est de près de 100 millions de tonnes, mais les cimenteries n'y sont pas sollicitées à leur plein potentiel. On nous dit que la cimenterie McInnis remplit un besoin, puisque les cimenteries nord-américaines ne suffisent pas. Une fois de plus, la vérité est tordue pour vendre le projet à l'opinion publique.

Peut-être que les dirigeants de celui-ci connaissent l'industrie et que moi, petit entrepreneur local, n'y comprends rien. Par contre, à part quelques commentaires laconiques, on ne peut dire que les explications de leur part sont abondantes non plus. On peine à comprendre la structure financière et la séparation des pouvoirs décisionnels dans l'histoire.

Ce qui m'irrite le plus c'est qu'on semble passer l'éponge une fois de plus sur le groupe Beaudoin-Bombardier. Ceux-ci ont investi une partie des fonds initiaux et, suite à ce qu'on en déduit être une gestion catastrophique, le gouvernement doit voler à leur secours pour éviter la catastrophe.

J'ai connu plusieurs entrepreneurs qui auraient eu aussi apprécié recevoir de l'argent gratuitement en pleine période de crise. La différence, toutefois, c'est que ceux-ci ne s'étaient pas eux-mêmes creusé un trou en gérant leur projet de façon cavalière, mais passons.

On ne sait toujours pas quelle sera la structure finale de la compagnie relancée, mais gageons que les Beaudoin-Bombardier ne s'en tireront pas si mal que cela. Ce n'est d'ailleurs pas sans rappeler les péripéties de la CSeries et des immenses prises d'actions du gouvernement québécois pour sauver cette même famille et ses coactionnaires d'un autre désastre.

On me dira que la Caisse de dépôt et placement du Québec, Investissement Québec et le gouvernement n'ont pas jeté l'argent aux poubelles et que nous sommes actionnaires de ces projets. Je vous répondrai que c'est ce qu'on voit... mais ce qu'on ne voit pas, c'est ce que cet argent aurait pu créer ailleurs.

Les cimenteries déjà en fonction au Québec n'auraient-elles pas pu agrandir et se moderniser pour moins cher? Est-ce la meilleure industrie à supporter en 2016? J'en doute.

L'ironie du projet McInnis, c'est qu'on finance une nouvelle usine qui sera la plus polluante au Québec. De l'autre côté, le Fonds vert subventionne en grande pompe la réduction des gaz à effet de serre. Ce même fond est actuellement fortement critiqué pour sa gestion défaillante et son impact inconnu. L'expression «parler des deux côtés de la bouche» prend soudainement tout son sens.

Écouter l'entrevue de David Chabot avec Yannick Marceau sur CHOI 98.1

Je terminerai en citant Einstein : «La définition de la folie, c'est de toujours refaire les mêmes choses en espérant un résultat différent.»

Il serait temps que nos élites politiques reviennent sur Terre ; on ne peut plus se permettre de construire une cimenterie à grands coups de milliards pour créer à peine 300 emplois en régions.

Couper des rubans en souriant est un hobby des politiciens provinciaux depuis si longtemps qu'on ne comprend même plus l'effet qu'a le gouvernement et les fonds publics sur l'économie. Si on veut supporter celle-ci, ne subventionnons pas les plus grands au détriment des plus petits. C'est l'avenir de notre province qui en dépend.

Addenda : Une erreur s'est glissée dans l'écriture du texte, faussant le titre de l'article. Comme certains lecteurs m'en ont fait part, Lafarge en France produit 225 000 000 de tonnes alors que j'ai utilisé 225 000 tonnes dans mon calcul. Je m'excuse humblement de cette erreur élémentaire et j'apprécie le correctif. De plus, j'ai utilisé la marge de bénéfice net de 10 % de l'industrie plutôt que le BAIIA moyen de 17 %. Ce choix était volontaire, mais on me souligne que le chiffre de 17 % serait plus juste dans le contexte.

Sachant cela, j'ai refait les calculs et on parle plutôt de 52 ans pour un retour sur le capital du projet, considérant la capacité moyenne de production de la même Lafarge (1 350 000 de tonnes par usine). Bien que je doute que nous puissions être aussi efficients au départ, par honnêteté intellectuelle, j'aurais dû utiliser ce chiffre.

Enfin, bien que ce calcul ait été erroné, le message du texte reste le même. En tant que citoyen moyen qui cherche à comprendre, j'émets la question suivante : est-ce que c'est le meilleur usage des fonds publics et du bras d'investissement collectif québécois? J'en doute fortement.

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