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29/06/2013 10:13 EDT | Actualisé 09/09/2013 05:12 EDT

Quand le carcan islamiste se resserre en Égypte

Le 30 juin, des manifestations sont planifiées par les forces libérales égyptiennes qui veulent exprimer leurs réserves par rapport aux politiques d'islamisation et aux prérogatives autoritaires du président Morsi dont elles souhaitent la démission. Quel est l'état de la situation de ce pays? Où va l'Égypte?

Le 30 juin, des manifestations sont planifiées par les forces libérales égyptiennes qui veulent exprimer leurs réserves par rapport aux politiques d'islamisation et aux prérogatives autoritaires du président Morsi dont elles souhaitent la démission. Quel est l'état de la situation de ce pays? Où va l'Égypte?

Lendemains de révolution difficiles

Les élections législatives qui ont suivi la révolution du Printemps arabe en 2011 ont étonné les Égyptiens eux-mêmes. Non seulement les Frères musulmans ont gagné les élections (36 % des voix), mais une mouvance islamique salafiste plus radicale a reçu un appui substantiel (28 %), le reste du vote étant morcelé entre plusieurs tendances. Le vote fut déclaré inconstitutionnel (1). Un projet de constitution ambigu, hâtivement rédigé et adopté en 2012, octroie un rôle consultatif à l'université islamique Al-Azhar, ce qui complique grandement la législation notamment en matière de politique bancaire (conversion fictive du taux d'intérêt en partenariat). Quant au président Morsi qui gagna les élections présidentielles en 2012, il se déclara immunisé contre toute action légale, déclenchant ainsi des manifestations importantes. On lui attribue des déclarations controversées sur les Juifs (2); il déclara par la suite avoir été cité hors contexte. Le parti des Frères musulmans qu'il représente plaide pour une société régie par la Charia.

À la frustration envers les abus du pouvoir politique et la détérioration des conditions économiques, s'ajoute l'inquiétude envers les mesures d'islamisation, l'atteinte aux libertés civiques, la criminalité en croissance, la condition des femmes et celles des Coptes.

Les mesures d'islamisation touchent non seulement à la législation, mais aussi à d'autres domaines, et notamment l'agenda culturel. Sous prétexte qu'ils avaient été élus du temps du président Moubarak, le ministre de la Culture a limogé le directeur de l'organisation du livre égyptien, la directrice de l'opéra et celui des arts plastiques. Les artistes et les techniciens de l'opéra du Caire ont protesté sur scène contre la «frérisation» de la culture.

En ce qui a trait aux libertés civiques, l'activiste Ahmed Douma a été emprisonné pour injure contre le président Morsi. Des poursuites furent prises contre des journalistes critiques du président et des violences furent commises par des membres des Frères musulmans contre des manifestants non islamistes le 5 décembre 2012. Selon le ministre égyptien de l'Intérieur, le nombre d'assassinats a augmenté de 120 % en 2012; il en va de même pour les vols (350 %) et les rapts (145 %).

Le fait qu'au mois de décembre 2011 on ait déclaré illégaux les tests de virginité des manifestantes montre que l'on vient de loin en ce qui touche au statut de la femme. De nombreuses femmes se sont plaintes de harcèlement sexuel, notamment à la célèbre place Tahrir du Caire (3). Le nouveau gouvernement islamiste de l'Égypte a réclamé la suppression du Conseil des droits de la femme et le site officiel des frères musulmans Ikhwanweb préconise qu'accorder trop de droits aux femmes conduise à la destruction totale de la société.

Des nouvelles inquiétantes, relativement à la condition de la minorité chrétienne copte, parviennent régulièrement en faisant part de violences, d'accusations de blasphème et d'attaques d'églises. En 2012, le président égyptien Morsi ne se présenta pas au couronnement du nouveau pape copte Tawadros II qu'il se contenta de féliciter, manquant ainsi l'occasion de rassurer cette minorité importante (4) .

L'ensemble de ces problèmes polarise la société et désespère ses composantes libérales, coptes ou même féminines au point où certains souhaitent un gouvernement dans lequel l'armée jouerait un rôle plus important.

Un discours public problématique

Il faut ajouter en arrière-plan une pléthore de déclarations inquiétantes émanant ouvertement de personnalités religieuses: «Je hais les chrétiens, ils me dégoûtent» (Dr Abdullah Badr, diplômé d'Al-Azhar) ; «les femmes qui manifestent sur place Tahrir sont des croisées qui veulent être violées» (Abu Islam, prédicateur salafiste). Des fatwas interdisant d'exprimer des souhaits aux Coptes durant leurs fêtes religieuses, interdisant aux chauffeurs de taxis ou d'autobus de conduire leurs clients vers des églises ou encourageant la violence contre les opposants au régime ne sont que des échantillons d'un ensemble d'expressions publiques choquantes (5).

À cela s'ajoutent également les théories «conspirationnistes» qui réapparaissent régulièrement pour accuser la CIA d'être derrière les attentats contre les tours de la Bourse en 2001. Il est difficile d'assurer un minimum de cohésion sociale lorsque de telles déclarations ne sont pas vigoureusement remises en question par la société, par les médias ou par la justice. Des paroles d'intolérance et de discrimination qui ne sont pas contrées ou qui se cachent derrière l'irréfragable aura religieuse sapent la paix sociale. En outre, si elles ne sont pas réfutées simplement parce qu'elles s'attaquent à un segment particulier de la population, elles finissent inéluctablement par déborder sur d'autres segments. Et à la longue, la violence verbale continue finit par se métamorphoser en violence physique.

La perception d'intolérance des politiques islamistes, tout comme les harangues inflammatoires non contenues, génère des tensions sociales importantes. Elles sont perçues par de nombreux rameaux de la société comme portant atteinte aux libertés personnelles et, de ce fait, l'Égypte perd une partie de son potentiel humain proactif qui cherche refuge dans l'émigration. Tout comme le Nil est vital pour l'Égypte, l'irrigation du discours public par le civisme est peut-être un des points de redressement majeur de l'Égypte, tout aussi important que celui du relèvement de l'économie.

1. Le vote fut déclaré inconstitutionnel, car les partis politiques avaient également présenté des candidats indépendants. Les élections législatives de 2013 furent repoussées pour des raisons de constitutionnalité de certains articles de la loi électorale pourtant approuvés par la Chambre haute.

2. Ci-suit un extrait d´un discours prononcé par Mohamed Morsi, publié sur Internet le 10 janvier 2010: «Chers frères, nous ne devons pas oublier de nourrir nos enfants et petits-enfants de haine envers ces sionistes et ces juifs, et tous ceux qui les soutiennent. Ils doivent être nourris de haine. La haine doit perdurer»

3. cf. Diana Sayed, Terror in Tahrir, Egypt independent, March 2, 2013

4. Il est difficile d'estimer avec exactitude la population copte. Le chiffre de 10 % est souvent avancé.

5. Le site www.memri.org recense nombre de communications médiatisées au Proche-Orient.

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