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12/04/2015 07:49 EDT | Actualisé 12/06/2015 05:12 EDT

La robe blanche, de Pol Pelletier: un viol inoubliable

Pour preuve qu'une agression sexuelle laisse des traces indélébiles, il faut lire (ou voir) la dernière création théâtrale de Pol Pelletier La Robe blanche que publient les Herbes Rouges.

Pour preuve qu'une agression sexuelle laisse des traces indélébiles, il faut lire (ou voir) la dernière création théâtrale de Pol Pelletier La Robe blanche que publient les Herbes Rouges.

Je donne rendez-vous à cette icône du théâtre dans un delicatessen du Plateau Mont-Royal. Avec une certaine appréhension, car on a dit tellement de choses sur son compte et pas des meilleures. Par exemple, que c'est une féministe radicale, une vieille folle et quoi encore. La preuve qu'elle déplace de l'air : elle est entrée au restaurant parée de son grand chapeau mousquetaire, son poncho noir, et en dessous une sorte de veste anti-balles qui est en réalité un gilet plombé de poids assez lourd pour assurer son maintien, elle frêle comme une caille.

La robe blanche, c'est quoi ? Une charge contre l'Église ? « Non pas comme tel, bien que j'ai été agressée durablement par un curé. Et ça m'a pris des années à l'admettre. Tellement, qu'au cours d'une soirée spéciale dans le cadre du Théâtre des Amériques, alors que je rendais public cette agression, il avait fallu m'aider à sortir de scène tellement j'étais traumatisée. Bien que je traite des abus du genre, c'est aussi pour dire que socialement les curés ne sont pas disparus au Québec. Qu'il existe deux sortes d'hommes chez nous, les curés, ceux qui font bonne figure par leur éducation et les bûcherons. » Et par extension, elle ajoute que « les femmes n'existent pas sur la planète. Ce ne sont pas leurs paroles qu'on entend, mais celles du patriarcat ». La comédienne est dans l'antichambre de la septantaine et elle n'oubliera jamais les non-dits de son milieu immédiat face à cette domination sexuelle.

Elle a songé au suicide

La Robe blanche est un spectacle solo où elle incarne plusieurs personnages, à commencer par la petite fille abusée, le curé, la mère, une voix narratrice. C'est d'une rare intensité. Peut-il en être autrement avec elle ? Quand elle a écrit cette charge, elle venait de songer au suicide, tellement elle étouffait. A sa façon l'écriture a été une sorte de rédemption.

Et parlant des curés intellectuels qui dictent la voie à suivre, elle n'a pas oublié Robert Lévesque, l'ancien critique de théâtre du Devoir et pape dans son genre. « C'était à propos de ma pièce, Joie. Il avait écrit que c'était le règlement de compte d'une féministe frustrée et que ça n'intéressait personne. Pauvre lui, l'œuvre a été donnée à Paris en 1993 par le Théâtre du Soleil d'Ariane Mnouchkine et a tenu trois semaines à l'affiche ». Et oubliez les clichés concernant son féminisme radical. Au contraire, même si elle considère qu'il existe une pensée masculine dominante, elle est capable de voir dans les yeux de jeunes hommes de notre génération des lueurs d'exception « L'autre jour un gars aux yeux allumés est venu me voir pour me dire que ma pièce l'avait obligé à être un meilleur homme. Ça me rend fière ».

Au-delà de la question des abus du clergé, La Robe blanche est un portrait identitaire de la société québécoise. Pour elle deux événements ont accentué le déclin du Québec, l'échec du référendum de 1980 et l'attentat à Polytechnique. « Polytechnique a symboliquement tué la femme au Québec. Le message était qu'on ne voulait pas voir de femmes prendre leur place. Ça terrorisé les Québécoises. Ensuite lorsque Lucien Bouchard s'est débarrassé des infirmières pour assainir les finances publiques, il envoyait un autre message négatif, car la femme soignante est un symbole de toute l'histoire du Québec, qu'on se souvienne de Jeanne Mance. Le Québec est une femme qui se meurt ».

Mais que pense telle alors du printemps érable et de l'agitation étudiante actuelle, elle l'anarchiste ? N'est-ce pas un signe de saine rébellion ? « Pas du tout. C'est le sursaut de l'agonisant avant sa mort définitive. De toute façon d'ici 50 ans le Québec est condamné à devenir une autre Louisiane. On s'en serait sorti si on avait accepté à la fois notre côté sauvage et féminin, une caractéristique qui était unique dans le monde ». J'étais curieux de savoir comment elle entrevoyait la maternité, elle qui n'a pas eu d'enfant. Car en ce moment on voit plein de femmes enceintes et de carrosses encombrant les autobus. « Je vais vous dire une chose, c'est fort l'instinct de reproduction. Quand j'ai eu 39 ans, sorte de last-call, vous auriez dû voir mon corps me tirailler. Ma liberté a triomphé avant la survie de la planète. Les femmes ne savent pas faire la différence entre ce qu'elles sont et la nature. Mettre un enfant au monde c'est automatiquement laisser la société te contrôler ». Je vous l'ai dit, intense.

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