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11/01/2014 02:16 EST | Actualisé 13/03/2014 05:12 EDT

<em>Une vérité si délicate</em> de John le Carré : alerte aux mercenaires!

John le Carré nous revient avec Une vérité si délicate. Un titre qui en dit long et bien peu à la fois. Mais cette vérité, toute délicate soit-elle, l'écrivain en colère qu'est John le Carré ne va certainement pas la taire. Il nous la jette au visage comme une poudre révélatrice.

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Gibraltar 2008. Une opération clandestine visant à arrêter un terroriste est montée en partenariat public-privé. Le Foreign Office, les forces spéciales britanniques et une firme privée américaine vont tenter de s'emparer d'un présumé terroriste. Paul Anderson, simple fonctionnaire promu espion en herbe, assiste à l'intervention, sans y prendre part. Lorsque celle-ci se termine dans la confusion, il est rapidement évacué, ignorant si la mission est un succès. Trois ans plus tard, il apprend par hasard l'échec de l'opération et tous les dommages collatéraux qui en découlent. Avec l'aide de Toby Bell, un secrétaire d'État, ils vont tenter d'exhumer au grand jour la délicate vérité enfouie sous la raison du secret d'État.

Les mandarins du pouvoir britannique, Toby et Paul, utilisent tous les artifices pour faire la lumière sur cette affaire désastreuse, mais ils doivent user de ruses et de subtilités, car leurs carrières, leurs retraites et leur vie sont menacées. La firme privée est puissante et ses dirigeants n'ont aucun scrupule.

Le récit de le Carré ne se déroule pas de manière linéaire. Une légère déconstruction permet de présenter plusieurs points de vue, celui de Paul, le pseudo espion mêlé malgré lui à cette mission cataclysme, et celui de Toby, un jeune secrétaire d'État, qui aurait tant voulu s'impliquer. On ne saura jamais avec précision le fin mot de cette opération sinon qu'elle était fondée sur un mensonge. Ce flou volontaire laisse deviner plusieurs conclusions possibles, toutes à l'éthique douteuse.

La très grande subtilité des dialogues et des relations entre les personnages est une des forces de ce roman. La confrontation entre Toby Bell et l'oligarque Crispin en est un exemple frappant : une discussion pleine de sous-entendus et d'intimidations à peine voilées, menée sur un ton désinvolte qui va bien au-delà de l'humour anglais.

John le Carré profite de son polar pour étayer sa colère face à un État britannique qui tend à se désengager de ses responsabilités au profit des entreprises privées. À force de leur laisser de plus en plus d'espace, celles-ci gouverneront bientôt le monde.

C'est le propos d'Une vérité si délicate. Le privé s'introduit dans tous les domaines imaginables : les arts, la culture, la guerre... Autrefois, le commanditaire voulait présenter son produit, s'associer à un événement porteur, changer son image. Aujourd'hui, les temps ont changé, l'entreprise n'est plus partenaire, elle commande. La philanthropie des multinationales danse en rond dans le cercle vicié de ses valeurs. Un genre de « mercantilisme démocratique ». Tout est bon à brader et plus il y aura du cynisme envers les dirigeants, plus elles prendront l'espace devenu vacant. Les personnages de le Carré craignent de dénoncer les actes commis au nom du gouvernement. Les plus hauts dirigeants préfèrent regarder ailleurs. Un climat de méfiance perpétuel paralyse l'État. L'espion qui jadis partait en mission dans un pays hostile ne peut plus quitter son nid ; dorénavant, l'ennemi est en lui.

John le Carré a écrit ici un autre grand cru. Le plus grand des auteurs britanniques, que plusieurs croyaient dépassés à la fin de la guerre froide, parvient toujours à transcender l'espion traditionnel et à appréhender le monde contemporain. Fascinant!

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Pages refermées sur Fétiches

Un petit mot pour terminer cette chronique. J'aurais tant voulu vous entretenir du dernier polar de la Britannique Mo Hayder, Fétiches. J'ai essayé de le lire, en vain. Deux semaines, près de deux cents pages plus loin, des doutes, un repli, on recommence et puis non, la vie est trop courte, trop de bons livres m'attendent, il est refermé, définitivement. Comme je ne l'ai pas terminé, je me garde une petite réserve. Je voulais juste vous dire que ça ressemblait à une soupe remplie d'ingrédients hétéroclites qui ne m'ont pas convaincu! Vaincu par les artifices, donc!

John le Carré, Une vérité si délicate, Éditions Seuil. Traduction Isabelle Perrin (A Delicate truth, 2013). Novembre 2013. 328 pages. Papier, ePUB et PDF.

Mo Hayder, Fétiches, Éditions Presses de la cité. Traduction Jacques Martinache (Poppet, 2013). Novembre 2013. 423 pages. Papier, ePUB et PDF.

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