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03/11/2012 12:12 EDT | Actualisé 02/01/2013 05:12 EST

Polars à l'américaine

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Lyndsay Faye et Elmore Leonard : la jeune romancière et le vieux routier

Dans une forêt en périphérie de New York, un charnier est découvert. Dix-neuf enfants sont trouvés dans un état de putréfaction avancé. Les plus vieux corps y sont depuis 5 ans. On découvre qu'il s'agit de jeunes irlandais de moins de treize ans, orphelins et prostitués. Tous les cadavres sont profanés et des organes ont été prélevés.

Le premier roman de l'Américaine Lyndsay Faye, Le Dieu de New York, raconte ce qui de prime abord apparaît comme un (autre) polar sur un tueur en série mais se révèle par la suite toute autre chose. Un véritable délire religieux mêlé à un racisme quotidien.

Nous sommes à New York, la mégapole en devenir avec son demi-million de résidants. Il fait chaud, car c'est l'été. Bientôt, cependant, il fera encore plus chaud. L'incendie destructeur de 1845 va ravager les vieux bâtiments en bois. Tim Wilde travaille dans un bar à huîtres lorsque le feu se déclare. Il abandonne tout dans l'espoir de gagner son domicile pour sauver des flammes sa fortune économisée dans le but d'épouser Mercy Underhill. Mais le sort va s'acharner sur lui. Pris au cœur de l'incendie, il est blessé et défiguré. Son frère Val, pompier volontaire, le sauve.

Tim n'a plus de logis, est sans emploi et ruiné. Bien malgré lui, il accepte alors de faire partie des forces de l'ordre nouvellement créées. Lors d'une patrouille, il trouve une fillette en fuite, couverte de sang. C'est le début d'une aventure horrifiante. Il découvre une fosse commune dans laquelle repose des enfants et, remontant la piste, dévoile toute une facette horrifiante de la société new-yorkaise, le racisme envers les nouveaux arrivants, principalement des Irlandais de confession catholique. Chaque chapitre est d'ailleurs précédé d'une citation d'époque attisant la haine des papistes irlandais.

Polar d'envergure parce qu'il ne se limite pas à construire une scène de crime puis à faire évoluer les personnages au gré de l'enquête. Lyndsay Faye utilise avec bonheur des moments historiques de la ville de New York. L'incendie, mais surtout les cargaisons d'immigrants Irlandais qui débarquent à pleins quais; malades, pauvres, affamés. Ces « voleurs de jobs » chassés de leur pays par la maladie de la patate qui apportent leur foi catholique (papiste) au pays du protestantisme. Les natifs déclenchent presque une guerre civile contre les nouveaux arrivants et lorsqu'ils apprennent par les journaux la présence d'un charnier, qu'on découvre un autre le cadavre d'un autre garçonnet dans une poubelle, puis l'assassinat d'un enfant dans une église papiste, la violence s'exacerbe davantage. Un fou veut tuer tous les Irlandais avant qu'ils ne contaminent la ville.

Pour les amants de New York d'abord. Pour les amateurs de bons polars, ensuite. Le Dieu de New York est un régal.

La Simplicité volontaire selon Elmore Leonard

Auteur tout aussi légendaire que prolifique, Elmore Leonard poursuit, avec le recueil Connivence avec l'ennemi, une œuvre exemplaire qui explore et témoigne des turpitudes de l'Américain moyen.

D'abord publié dans le New York Times sous forme de feuilleton, le polar est introduit avec deux nouvelles racontant les débuts du policier Carl Webster. Troisième volet de la série de romans consacrés au marshal après Le Kid de l'Oklahoma et Hitler's Day. Connivence avec l'ennemi semble, avant tout, une anecdote allongée.

Oklahoma accueille un camp de prisonniers de guerre allemands. Nous sommes en 1944. Le prisonnier Jürgen Shrenk soudoie un gardien et s'échappe régulièrement avant de revenir au camp. Carl Webster le soupçonne de retrouver Shemane, une beauté locale aux mœurs plutôt libres. Or, la loi interdit ce type de rapport avec l'ennemi. Elmore Leonard, à sa manière habituelle, va ajouter au récit quelques éléments perturbateurs tels un gangster juif, l'épouse de Webster, Louly, instructrice chez les marines, quelques truands patauds, des femmes fortes et fatales, Gary, le jeune marshall, qui voudrait avoir la gâchette aussi facile que Webster... Le tout servi avec des dialogues savoureux...

Connivence avec l'ennemi n'est certes pas un titre clef pour connaître et apprécier l'œuvre de ce grand auteur. Vite lu, il ne fera pas partie des romans inoubliables.

Elmore Leonard est le Woody Allen du polar noir / western, explorant sans cesse les mêmes pistes, s'enfonçant toujours davantage dans la psyché humaine, parvenant parfois à saisir l'immatériel... et c'est peut-être cela qui donne au texte ce petit côté aérien, léger et grave à la fois.

On dirait presque qu'il écrit en apesanteur tant le style est éthéré. Des faits, uniquement des faits. Un savant mélange d'action et de dialogues sans état d'âme, sans description. Pourquoi complexifier quand tout peut être si simple? Mais ne vous y trompez pas, c'est du grand art. Elmore Leonard éblouit ses lecteurs avec cette insoutenable légèreté. Pour arriver à un tel équilibre, parvenir à passionner son auditoire avec si peu de moyens demande des qualités rares.

Lyndsay Faye, Le Dieu de New York, Éditions Fleuve Noir, 14 septembre 2012. Traduction Carine Chichereau (The Gods of Gotham, 2012). 503 pages.

Elmore Leonard, Connivence avec l'ennemi, Éditions Rivages / Thriller, août 2012. Traduction Johanne Le Roy (Comfort to the enemy, 2009). 235 pages.