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16/02/2014 07:48 EST | Actualisé 18/04/2014 05:12 EDT

<em>Nu dans le jardin d'Éden</em> de Harry Crews: espoir à l'américaine!

Voici quelques décennies maintenant, Harry Crews faisait paraître Nu dans le jardin d'Éden, qu'il considérait comme son meilleur roman. Les années ont passé et peu à peu le texte a été oublié. Aucune traduction en français. L'auteur est décédé en 2012, après une carrière de 23 polars, la plupart traduits. Toujours aucun signe de son œuvre favorite jusqu'à cette année. 45 ans après sa parution originale, presque une exhumation, voici enfin le nu.

style="float: Quelque part en Floride se trouve un hameau nommé Garden Hills. Les terres environnantes regorgent d'une matière naturelle, le phosphate, qu'un riche industriel, Jack O'Boylan, va exploiter jusqu'à défigurer la région. Un village champignon est construit le long de l'immense trou de la mine et lorsque la source se tarit, l'homme d'affaires déguerpit sauvagement, emportant l'espoir et la prospérité, ne laissant que des bâtiments vides et des maisons désertées au fond d'un abyme poussiéreux.

Résistant comme un certain village gaulois, des habitants, douze, vont demeurer. Il y a surtout Fat Man qui occupe la seule maison nichée au sommet de la colline qui surplombe la région. Fat Man est riche et possède tout le secteur, un don empoisonné de l'oligarque. Il fait croire aux gens que celui-ci reviendra et que le travail reprendra. Il se fait servir, aider, laver, peser, car son poids augmente sans cesse et il est en perte d'autonomie. Jusqu'au jour où l'ex-reine du phosphate, la jeune Dolly, revient de New York avec des idées pour relancer le village, à sa manière.

Le roman de Harry Crews n'est ni un suspense ni un polar d'investigation. L'univers est celui du polar noir avec ses codes, mais il faut lire entre les lignes pour les repérer parce que les apparences sont bien trompeuses. Une ambiance de polar sans meurtre, sans enquête, pas de sang et pas de sueurs froides. Nu dans le jardin d'Éden est un polar en trompe-l'œil.

L'histoire est universelle. Celle des exploitants, qu'ils se nomment Jack, Fat Man ou Dolly, et des exploités. Ceux qui demeurent sont comblés, tant qu'on leur offre du pain et des jeux. Ils n'expriment ni colère ni confusion ou sentiment de révolte. Ils suivent et participent aux désirs des plus forts, quelle que soit la direction. La seule différence entre ces gens et des esclaves est que l'un des deux était contraint.

En catimini, cet En attendant Godot à la sauce polar noir dévoile les faiblesses des hommes et leurs crédulités les plus profondes. Il joue sur l'illusoire et la désillusion. La mine désaffectée et son village champignon deviennent alors le spectacle d'une mine et des environs.

Qu'il s'agisse d'obéir à un exploitant minier, de faire semblant de travailler, ou de danser nu derrière des barreaux, Dolly a compris intuitivement que la vie est un cirque et l'humain, cet animal étrange, est bien moins dangereux à travers une cage, en observation lointaine, comme au zoo. Mais à travers Dolly, Harry Crews crève le mythe américain, le saborde littéralement. Pourtant écrit à la fin des années soixante, au beau milieu de la guerre froide, juste avant Nixon, en plein Viêt Nam. Encore loin de la chute des deux tours et du festival du selfie, Harry Crews a subodoré le second millénaire du spectacle banal qui, parce qu'il se montre, doit être vu. Son polar sombre alors dans une forme de « reality-show » aussi délirant, qu'absurde. Cette prescience est troublante.

Nu dans le jardin d'Éden de Harry Crews, malgré le temps, n'a pas pris une seule ride, un seul pli. C'est bien la preuve que dans nos sociétés, il n'y a pas d'évolution, que des révolutions.

Harry Crews, Nu dans le jardin d'Éden, Éditions Sonatine. Traduction de Patrick Raynal (Naked in Garden Hills, 1969). Janvier 2014. 236 pages. Papier, ePUB et PDF.

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