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26/04/2015 08:54 EDT | Actualisé 26/06/2015 05:12 EDT

L'Ombre de Gray Mountain de John Grisham: sermon sur la montagne

Rares sont les critiques sur un titre ou l'autre de cet auteur américain. Il jouit d'un tel prestige que presque personne n'ose vraiment dire ce qu'il en pense. Je me propose donc de remédier à cette situation, et qu'importe les conséquences!

Rares sont les critiques sur un titre ou l'autre de cet auteur américain. Il jouit d'un tel prestige que presque personne n'ose vraiment dire ce qu'il en pense. Je me propose donc de remédier à cette situation, et qu'importe les conséquences!

New York est en pleine crise financière dans la foulée des prêts à haut risque. Une jeune avocate, Samantha Kofer, voit son emploi aboli. La monstrueuse firme d'avocats est en restructuration, mais comme son employeur désire la garder, il lui offre de rester en disponibilité de façon à conserver ses avantages sociaux et sa couverture d'assurances; en échange, elle devra travailler bénévolement dans une entreprise désignée. Samantha accepte un stage dans un centre d'assistance juridique dans le village de Brady, un coin perdu au cœur des Appalaches. Ses clients seront des pauvres, des couples en crise et surtout des mineurs aux prises avec des maladies liées à l'extraction du minerai.

La région, autrefois magnifique, est aujourd'hui en voie de destruction. Les grandes compagnies minières n'hésitent pas à scalper les cimes pour extraire plus rapidement le charbon. Les sommets font ainsi place à des cratères, des mines à ciel ouvert. Les résidus miniers (appelé le schlamm) viennent contaminer les nappes phréatiques. Comme si le massacre environnemental ne suffisait pas, il y a tous ces ouvriers qui souffrent de maladie pulmonaire due aux poussières de charbon et qui n'obtiennent aucune réparation devant les tribunaux. Les entreprises minières préfèrent nier les problèmes de santé et sont réticentes à nettoyer les sites.

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Le roman de John Grisham met en scène une aventure qui est loin d'être déplaisante. On peut difficilement être contre la vertu. De pauvres avocats à la défense des mineurs contre les abus de multinationales richissimes : le sujet aurait mérité un traitement plus subtil. Mais ici la délicatesse chausse de gros sabots hollywoodiens. Alors, sans surprise, les entreprises en faute, comme les personnages, sont esquissées à larges traits. Du gros gras bien brut. L'ensemble du polar se voyant réduit à une petite histoire où la vraisemblance est juste assez faussée pour générer des sophismes et passer à côté de l'objectif. Le romancier ne laissant aucune place au libre arbitre du lecteur, s'il y a quelque chose de pourri au royaume de Gray Mountain, ce n'est pas avec un tel discours démagogique qu'il convaincra.

L'art de la nuance n'est pas le fort de l'auteur qui s'amuse dans ses éléments descriptifs à opposer des contraires (ville-village, argent-pauvreté, bon-méchant, homme-femme, intelligence-stupidité, lâcheté-courage, probité-bassesse...) Ces innombrables paragraphes manichéens sont aussi ennuyeux que superflus.

Au final, il m'est impossible d'avoir de l'empathie pour des personnages semblables et pour une histoire ainsi racontée. Le seul coup de chapeau est d'avoir choisi un sujet écologique qui attire d'emblée la sympathie du lecteur. On ne peut pas être contre ce qui est décrié dans L'Ombre de Gray Mountain : la surexploitation minière, la dégradation des paysages, la pollution de l'eau, la corruption. Malheureusement, Grisham nous propose une narration simpliste plus prompte à la réaction qu'à la réflexion, comme si être d'accord avec les thématiques suffisait à se racheter un sens moral.

Dans le roman juridique, John Grisham est un maitre incontesté. Il est vraiment dommage de trouver entre les lignes de son récit autant de mièvreries. Du polar juridique, il glisse ici vers le polar moralisateur. Par moment, ce n'est plus de la narration, c'est du prosélytisme. Ce n'est plus une œuvre de fiction, c'est un sermon.

John Grisham, L'Ombre de Gray Mountain, Éditions JCLattès. Traduit de l'anglais par Dominique Defert (Gray Mountain, 2014). Avril 2015. 477 pages.

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