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10/03/2013 03:17 EDT | Actualisé 10/05/2013 05:12 EDT

Polars toxiques... au féminin: Le voleur de cadavres de Patricia Melo & Ravages d'Anne Rambach

Deux femmes. Deux univers différents. La petite corruption d'un individu lambda et la grande, celle de l'industrie de l'amiante. Patricia Melo, du Brésil, et Anne Rambach de la France.

C'est avec beaucoup de curiosité que j'ai commencé la lecture du plus récent roman de Patricia Melo, Le Voleur de cadavres. Un polar brésilien, tout à fait le remède pour réchauffer mes vieux os.

Le narrateur est un homme ordinaire qui a quitté Sao Paulo et le centre d'appel où il travaillait. En quasi retraite à Corumbá, proche de la frontière colombienne. Il assiste à l'écrasement d'un petit avion, accourt à la rescousse du pilote qui meurt dans ses bras. C'est à ce moment qu'il va se trouver devant un choix qui aura des conséquences majeures sur sa vie. Dans le sac à dos du pilote il découvre une bonne quantité de cocaïne. En prenant la drogue, il va mettre le doigt dans un engrenage infernal qui va l'amener au plus profond de la corruption.

Le polar débute tout en lenteur dans la chaleur torride du Brésil. L'action comme la lecture se languissent, quasi amorphe lorsque, soudainement, l'engrenage patiemment échafaudé accélère le rythme et nous prend à contre-pied! Les décisions se prennent de plus en plus rapidement et le narrateur s'enfonce dans la petite corruption dont il ne pourra plus jamais ressortir. Une spirale de catastrophes ordinaires qui, mises bout à bout élabore un portrait magistral de l'immoralité, du vice et de la corruption.

À partir d'une seule décision, le mauvais choix de départ, Patricia Melo nous livre un véritable traité sur l'effondrement des mœurs. Le héros au départ pas plus malsain qu'un autre va finir par être un salaud de la pire espèce. Plongeon d'un homme sans histoire vers le côté obscur de l'âme humaine.

Le Voleur de cadavres de Patricia Melo exerce une fascination bien particulière sur le lecteur. On ne peut s'empêcher de s'identifier au narrateur (facilité par l'emploi du « Je ») et par le fait qu'il ne soit jamais nommé. Tout au plus lui donne-t-on un surnom « porco ». Mais, sans nom véritable, c'est vous, c'est moi. Entraîné par sa faute dans un tourbillon de plus en plus sinistre. Forcé de prendre des décisions qui l'oblige à s'enfoncer davantage dans cette spirale douteuse.

Le Voleur de cadavres est une aventure fascinante sur les chemins tortueux qu'empruntent l'intellect pour se camoufler la vérité, ces petits arrangements avec la morale qui dessinent au finale un portrait immoral, abject d'un individu tout fait ordinaire, faible et veule.

Du grand art, maîtrisé à la perfection.

Une enquête approfondie sur les ravages de l'amiante en France

Au cœur de bien des controverses au vingtième siècle, l'amiante est le sujet du dernier polar d'Anne Rambach. Cette ressource naturelle meurtrière longtemps utilisée, entre autres, pour isoler les maisons, les écoles, les usines... rend malade tous ceux qui la côtoie, pas seulement les travailleurs.

En suivant la piste de l'argent, on découvre les nombreux profiteurs de cette matière toxique. À travers l'enquête, l'auteure met à jour les mœurs plutôt élastiques de tous ces médecins du travail qui savaient pertinemment que l'amiante causait le cancer et pourtant le lobby, ses avocats, médecins et industriels faussaient les rapports, tronquaient les analyses, depuis la première recherche en 1946 jusqu'à son interdiction totale en France en 1996. Des millions de dollars dans les poches des « grands de ce monde », des milliers de gens morts.

Le journaliste d'investigation Dominique André est trouvé sans vie dans son appartement parisien. Ses deux amies, Diane Harpmann et Elsa Délos, remettent en question la théorie de son suicide. Elles partent sur la piste du dernier reportage en cours de leur ami, l'amiante et ses milliers de morts, les travailleurs, mais aussi les victimes collatérales. Elles vont lever les indices et faire éclater bien des malheurs autour d'elles. Le lobby est puissant et l'argent n'a pas d'odeur encore moins de moral.

Ravages d'Anne Rambach prend le parti des petits. Ces individus sacrifiés à la gloire de l'industrie, quelle quel soit. D'un côté de la barricade, les victimes souvent impuissantes et malades, travailleurs, utilisateurs. Tous ces morts qui se décomptent par milliers. Dommages collatéraux d'une industrie qui n'aurait jamais dû exister. De l'autre, l'amiante et ses méfaits. L'amiante létale et son cartel d'industriels véreux, surpuissant. Ses capitaines d'industries richissimes et leurs bataillons d'avocats qui s'insinuent partout où la corruption peut s'installer.

Mais nous sommes ici dans une œuvre littéraire, dans le genre polar, avec ses codes et ses attentes. Ravages ne les comblent pas. L'écriture et le suspense tombent un peu à plat. Bien que les personnages exercent une certaine fascination, leur développement est trop mécanique, ampoulé, voire caricatural. On découvre que nombre de protagonistes qui aident la journaliste sont des anciens du lobby et jouent carrément les vire-capot, une technique facile pour faire avancer le polar et faire surgir le suspense, mais suremployée, ici.

Un très bon document de fiction mais un polar plutôt didactique alors que les éléments attendus du genre, le petit frisson du suspense, l'interrogation au fil de l'intrigue, l'humour, y sont en demi-teinte, entrevus seulement à travers un poussiéreux nuage d'amiante... Mais quelle matière! Il faut une témérité à toute épreuve, ou bien une inconscience crasse, pour s'attaquer à un sujet à si hauts risques. L'amiante depuis sa (très malheureuse) découverte a provoqué des milliers de morts. Ce produit, ennemi de la santé, continue pourtant à se répandre dans les pays pauvres (en Asie, en Afrique), avec le même résultat que partout en Europe et en Amérique. Des décès niés par des industriels qui se remplissent les poches avant que l'interdiction ne frappe à nouveau et les force à corrompre d'autres politiciens dans d'autres pays.

Ravages, d'Anne Rambach suit le chemin de ces industriels et de son lobby, cherche à démasquer les responsables tout en donnant la parole aux mourants et à leur famille. Hélas, l'une des sources de ce crime est ici, chez-nous, au Québec...

Pour cette raison, pour ces faits, Ravages est énorme. Ce n'est pas le polar de l'année, c'est le roman documentaire et social qu'il faut lire et auquel il manque juste ce qu'il faudrait de subtilité pour en faire une grande œuvre.

Patricia Melo, Le Voleur de cadavres, Éditions Actes Sud / actes noirs, décembre 2012. Traduction Sébastien Roy (ladraó de cadáveres, 2010). 218 pages.

Anne Rambach, Ravages, Éditions Rivages / Thriller, février 2013. 387 pages.