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25/03/2018 08:00 EDT | Actualisé 25/03/2018 08:00 EDT

«La Disparue de la cabine no 10» de Ruth Ware

L'histoire n'est pas originale, mais elle n'est pas non plus sans valeur.

La tentation du succès ou une courte histoire de racolage

D'année en année, il y a de très bons polars qui s'écrivent. Par contre, les ratés existent aussi, l'un ne va guère sans l'autre. Chaque succès monstre apporte aussi son lot d'imitation.

Pour un Da Vinci Code (Dan Brown, 2003), des centaines de romans qui s'en inspirent, utilisent la méthode du roman à clef, joue sur les symboles, et surtout cherche à reproduire les ventes.

À chaque décennie, sa mode. Le lecteur moyen n'en a pas nécessairement conscience, mais le critique lui, qui voit l'ensemble de la production s'empiler sur sa table, reconnait assez facilement l'idée d'origine.

Le lecteur moyen n'en a pas nécessairement conscience, mais le critique lui, qui voit l'ensemble de la production s'empiler sur sa table, reconnait assez facilement l'idée d'origine.

En 2015, paraissait avec succès La Fille du train de Paula Hawkins. Depuis, les imitations pleuvent. Comme si ce roman, somme toute banal, avait inspiré de nouvelles vocations. Un peu partout des gens se découvrent auteurs! La plupart du temps, ces romans sont des premières publications. Parfois, comme ici, il s'agit d'une seconde œuvre, peut-être commandée par l'éditeur, allez savoir!

J'entame donc La Disparue de la cabine no 10 de Ruth Ware avec appréhension. Je suspecte la fraude, le toc! Mais ciel que la couverture est belle, que le relief hyperréaliste est inspirant! D'emblée cependant, mes craintes se transforment en réalité, je suis bien devant un roman clone!

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Laura Blaclock est invitée sur un yacht pour une croisière dans la mer du Nord, avec d'autres journalistes, photographes et influenceurs, pour faire la promotion d'un nouveau type de croisière avec cabine de luxe : spa, sauna, massage à volonté, nourriture raffinée, bref, une croisière pour nantis qui ne veulent pas côtoyer la lie sur ces paquebots pleins à craquer de quidams en goguette.

Dès la première nuit, elle entend du bruit dans la cabine voisine puis le son d'un objet qui tombe à l'eau. Ouvrant sa porte, elle remarque du sang sur la terrasse privée contiguë. Il n'en faut pas plus pour semer le doute.

L'histoire n'est pas originale, mais elle n'est pas non plus sans valeur. L'ennui commence cependant avec l'angle avec lequel sera racontée celle-ci. Dès le départ, le récit repose sur une prémisse invraisemblable.

Dès le départ, le récit repose sur une prémisse invraisemblable.

Laura est journaliste depuis dix ans pour une revue consacrée aux voyages, mais, de son propre aveu, la géographie ce n'est pas son fort... Ce qui explique pourquoi, depuis tout ce temps, elle est cantonnée à faire du copier-coller de communiqués de presse. Pour son employeur, cette croisière est l'occasion ultime d'attirer des commanditaires importants afin d'éviter la banqueroute du magazine. Ce reportage sur un bateau pour gens sélects pourrait leur amener une riche clientèle et avoir des retombées économiques positives. Malgré cet enjeu majeur, c'est miss junior, sans avenir ni ambition qui est déléguée. Ce n'est déjà plus une croisière en cabine, c'est un voyage en ballon!

Et ces invraisemblances sur lesquelles repose tout le roman ne font que commencer.

Le moteur de l'action se nourrit des doutes et des incertitudes de cette pauvre journaliste. Malheureusement, l'auteure ne parvient pas à rendre son personnage intéressant, voire intrigant. Elle en fait quelqu'un de plutôt insipide, dépeinte comme une incapable, mais envoyée au front pour résoudre une énigme qui échappe à ses qualités intellectuelles. C'est la bonne vieille formule de la personne ordinaire qui atterrit dans un milieu étranger, se débat et, parfois, remporte la palme (le cinéma hollywoodien en fait ses choux gras depuis des d'années).

L'intrigue de La Disparue de la cabine no 10 n'est qu'une simple anecdote prétexte à explorer à l'infini la psychologie de son personnage.

L'intrigue de La Disparue de la cabine no 10 n'est qu'une simple anecdote prétexte à explorer à l'infini la psychologie de son personnage. Et plus la malheureuse Laura Blaclock tourne en rond, plus l'auteure ajoute des ingrédients qui ne sont qu'un peu plus de la même chose. La journaliste abuse de l'alcool (pas qu'un peu) et cherche tous les matins à rééquilibrer chimiquement ses humeurs à coup d'antidépresseurs. Combien de petites psychoses sont-elles nécessaires pour aggraver l'état mental de ce personnage, et peut-être justifier son manque d'envergure? Deux, trois, dix? Il n'en manque aucune. À l'anxiété et à la panique sont ajoutés des crises d'angoisses, un soupçon d'hystérie, de la paranoïa, de la claustrophobie et même du délire. Chaque mésaventure est formulée dans le langage de la théorie comportementale, un véritable essai clinique qui épuiserait le plus récent manuel de psycho pop.

Puis pour sortir un peu de ce tourbillon de petites phobies, et récupérer un tant soit peu son intrigue, l'auteure s'écarte dans la contradiction. S'il y a effectivement une sombre machination en cours sur le bateau, un complot domestique qui exige de l'organisation et un sens aigu de la roublardise, les habiles fomenteurs décident pourtant de faire taire une journaliste qui peine à les démasquer, ils sont brillants dans le montage et soudainement bêtement impulsifs dans leur réaction, ce qui ne tient pas la route (fût-elle un sillage)! Pas plus que la conclusion d'ailleurs hautement stupide et qui ne sert qu'à rassurer un lectorat cible qui aime les fins heureuses.

La pratique de la complaisance, autant chez les auteurs que chez les éditeurs, m'afflige davantage que le roman en lui-même qui, d'ailleurs, est au polar ce que le roman-photo était au feuilleton. Une bulle rapidement oubliée.

Ruth Ware, La Disparue de la cabine no 10,Éditions Fleuve noir. Traduit de l'anglais par Héloïse Esquié (The Woman in Cabin 10, 2016). Février 2018. 428 pages.

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