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10/05/2013 01:59 EDT | Actualisé 10/07/2013 05:12 EDT

<em>Ils vivent la nuit</em> de Dennis Lehane: philanthropes et canailles

Courtoisie

Dennis Lehane est un géant du polar américain. Avec Ils vivent la nuit, suite d'Un pays à l'aube, il nous plonge dans l'univers des marginaux qui ont façonné les États-Unis.

Ils vivent la nuit raconte l'histoire de canailles et de pourris, mais surtout la petite histoire interlope des États-Unis de 1926 à 1935, à coups de casinos clandestins, de maisons closes et de speakeasies. Tous les lieux souterrains deviennent des tripots où l'alcool, interdit par la prohibition, est servi sans vergogne. Comment cette prohibition a-t-elle contribué à l'essor économique des États-Unis et diversifié la richesse? Comment une classe sociale, la pègre, est-elle parvenue à s'imposer en parallèle?

style="float: Joseph Coughlin est le fils d'un policier véreux. Attiré par la nuit, les marginaux et le monde parallèle, Joe a tôt fait de se mettre au service des criminels du quartier, gravissant ainsi un sentier sombre et violent qui le mènera en prison. Intelligent et roublard, il convainc le parrain de Boston de l'envoyer à Tampa Bay où il va mettre à profit son sens des affaires et de la politique. Plus tard, en semi-retraite à Cuba, il reprendra une plantation de tabac, sauvant de la famine un village entier. Au final, ses exploits et l'argent sale auront sauvé des vies, fondé des organisations communautaires et équipé des enfants. On peut être un hors-la-loi et avoir un cœur de philanthrope.

Le roman de Lehane suit les traces des marginaux. Ceux qui vivent la nuit, ces malfrats et gangsters dont l'espérance de vie est courte. Mais ce qui frappe le plus est l'aspect romantique de son protagoniste principal qu'on dirait tout droit sorti d'un roman de Dumas ou de Scott. Joe Coughlin est un personnage fascinant tout en demi-teinte. Fidèle à ses convictions et d'une violence extrême, aussi généreux et loyal envers ses proches qu'il est sans pitié pour ceux qui ne respectent pas les codes de la nuit. Amoureux transi de sa belle et volage Emma, épris ensuite de la Cubaine Graziela, femme d'action et de tête aux ambitions humanitaires.

Dennis Lehane se permet de suggérer dès le départ comment son héros va périr. Une méthode très hitchcockienne qui désamorce le suspense, mais lui substitue l'attente et l'anticipation. Au lieu de répondre au « comment ça se produit », il va employer son immense talent de conteur à nous révéler « pourquoi cela arrive ».

De Boston à Cuba en passant par Tampa, de l'adolescence canaille à l'école du pénitencier, de l'apprentissage jusqu'à la retraite, Joe préfère le code d'honneur du monde interlope et ses lois implacables. La nuit au jour. Se défiant des lois floues et mouvantes d'une société policée, hypocrite et véreuse. En quelques mots bien choisis, Lehane instille au récit une atmosphère propre à cette période historique. Sublimement écrite, une partie de l'histoire des États-Unis passe par des personnages intrigants, amusants, atypiques.

C'est troublant de constater les dessous de la philanthropie. De voir que des institutions d'entraide sont fondées sur de l'argent sale et sanguinolent, que la prohibition et la crise économique ont contribué à créer un monde marginal et que le puritanisme naît aussi de ces confrontations épiques.

Avec Ils vivent la nuit (récipiendaire 2013 du prestigieux prix Edgar), Dennis Lehane parvient à transcender les codes du polar et livre une œuvre digne des plus grands conteurs. Une saga, un hymne à la nuit et aux marginaux plein d'attraits, mais redoutable. Un grand cru.

Dennis Lehane, Ils Vivent la nuit, Éditions Rivages / Thriller (avril 2013), (Live by night, 2012), traduit de l'anglais par Isabelle Maillet. 527 Pages.

Est-ce que la jeune auteure française Karine Giebel peut nous captiver à nouveau avec Le Purgatoire des innocents ? vous le saurez dans la prochaine chronique... Elle sera présente au festival international de littérature policière de Knowlton qui se tiendra du 17 au 19 mai.