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21/03/2018 09:00 EDT | Actualisé 21/03/2018 09:16 EDT

Régis, l'amour et la fatalité

L'amour est un tramway qui passe et dont la destination future dépend du tracé qu'on bâtit un peu chaque jour.

Erik Witsoe / EyeEm via Getty Images

Stéphanie regarde nerveusement sa montre, euh... plutôt son « fitbit » qui donne aussi l'heure. Elle a donné rendez-vous au resto à Charles, son amoureux de plus de 3 ans. Elle regarde le serveur préparer machinalement les tables et voit chaque verre d'eau qui se remplit comme chacune de ses journées depuis un moment : incolores, inodores, finalement, le strict minimum. Elle a l'impression d'être plus les ustensiles du resto que le filet mignon qu'on prépare en cuisine. Elle a ce petit dépliant qu'elle a pris à l'entrée, un truc de tramway de la Ville. De bien beaux dessins. Elle y aperçoit comme les lignes de sa main. Elle les suit jusqu'à... terminus.

Elle ne sait plus où elle en est. Elle se sent prise pour acquis et a moins le goût de se pointer chez Charles avec qui, tout ce qu'elle a en commun, c'est une brosse à dents qui se sent bien seule sur une tablette, tout comme celle de monsieur qui est chez elle, dans le même état.

Qu'arrive-t-il quand vous devez vous séparer de votre paire de souliers préférée parce que vous vous sentez à l'étroit dans quelque chose qui semble devenir trop grand, tant votre estime personnelle se voit réduite par une impression de vide laissée par l'autre?

Elle a le goût de partir, mais elle aime Charles. Malgré le regard chasseur du joli maître d'hôtel, elle a toujours vu et voulu que son homme. Qu'arrive-t-il quand vous devez vous séparer de votre paire de souliers préférée parce que vous vous sentez à l'étroit dans quelque chose qui semble devenir trop grand, tant votre estime personnelle se voit réduite par une impression de vide laissée par l'autre? Vous avez les yeux pleins d'eau et attendez votre procrastineux chéri, c'est ça que vous faites...

Stéphanie feint la retouche de maquillage et reprend son aplomb. Charles arrive, stressé, comme à l'habitude, vivant un pas dans l'avenir continuellement, s'empêchant souvent de savourer l'instant présent. Elle s'était habituée, mais avec le temps, elle a envie de marcher en synchro avec ce qu'elle considère être ce qu'elle a de plus important. Charles ridiculise souvent ses petites demandes, l'infantilise et en soupirant, lui dit qu'il en a déjà beaucoup sur les épaules.

Ça tombe bien, à la fin du repas, il en aura moins, se dit-elle tout bas, jouant avec son papier et croyant difficilement à ce qu'elle s'apprête à faire.

« Salut ma petite chérie! », dit Charles arrivant en coup de vent. « Ça va? »

Stéphanie hésite à dire non, de peur du « pas encore? » ou du « Bon, quessé qu'y'a là? »

–« Charles, je... je te quitte », dit-elle sèchement.

–« Quoi? Bon... qu'essé qu'y'a... »

Stéphanie lui coupe la parole. Elle baisse les yeux. L'inspiration ne vient pas. Elle a soudainement une vision sur la table.

–« Charles, je t'aime, mais j'ai besoin d'un PROJET STRUCTURANT entre nous. Je n'en peux plus, je m'en vais ».

Elle se lève et quitte sous le regard abasourdi de Charles et celui de satisfaction du maître d'hôtel.

Charles reste silencieux et ne comprend pas. Il trace avec son doigt le parcours dessiné sur le papier laissé par Stéphanie. Il réalise lentement ce qui se passe. L'amour est un tramway qui passe et dont la destination future dépend du tracé qu'on bâtit un peu chaque jour. Il faut rêver, avoir une vision, mais avant tout, se commettre dans le présent.

Il faut rêver, avoir une vision, mais avant tout, se commettre dans le présent.

Il se lève et court jusqu'à la sortie, le maître d'hôtel se gardant difficilement de ne pas lui faire un croc-en-jambe. Lorsqu'il arrive à l'extérieur, sa voiture n'est plus là, remorquée du débarcadère d'autobus où elle était stationnée.

Avec aucune monnaie sur lui, Charles rentre à pied, ses larmes se confondant à celles que le ciel verse depuis quelques instants. Il ne voit plus d'avenir. Il a tué le présent, le temps, comme le cadeau.

Bonne semaine.

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