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06/03/2019 06:00 EST | Actualisé 06/03/2019 06:00 EST

Guatemala: entre populisme, corruption et crise constitutionnelle

Plutôt que d'enrayer la corruption endémique, le président Morales base sa campagne sur la promesse de chasser du pays la commission de l'ONU qui lutte... contre la corruption.

AP Foto/Moisés Castillo
L’actuel président guatémaltèque, Jimmy Morales, se présente à nouveau et organise sa campagne autour de sa promesse de chasser du pays la CICIG, une commission des Nations unies. Financée par les pays amis du Guatemala — dont le Canada —, elle a pour mission de combattre la corruption, endémique au pays.

Ce texte est coécrit par James de Finney, militant avec Solidarité Laurentides Amérique centrale (SLAM), et ancien professeur à l'Université de Moncton au Nouveau-Brunswick.

Le Canada, comme plusieurs pays de la communauté internationale, retient son souffle à l'approche du premier tour des élections générales au Guatemala, qui aura lieu le 16 juin 2019. Voilà un autre pays d'Amérique latine qui s'en va en élection dans une atmosphère de crise! Comme au Brésil, en Argentine et en Colombie, les forces de la droite populiste cherchent à accaparer plus de pouvoir.

L'actuel président guatémaltèque, Jimmy Morales, se présente à nouveau et organise sa campagne autour de sa promesse de chasser du pays la CICIG, une commission des Nations unies. Financée par les pays amis du Guatemala — dont le Canada —, elle a pour mission de combattre la corruption, endémique au pays.

Le président Morales, en tentant d'éliminer cette Commission plutôt que d'enrayer la corruption, fait face à l'opposition non seulement de la Cour constitutionnelle du pays, mais aussi de la Cour suprême et du procureur des droits de l'Homme.

À ses yeux, la Commission constitue une «violation grave» des lois nationales et internationales, et il soutient que l'élection sera un référendum où le peuple décidera si le pouvoir présidentiel doit l'emporter face à l'opposition des institutions juridiques du pays et de la communauté internationale.

La CICIG a pourtant joué un rôle-clé dans la reconstruction du Guatemala après les années de «troubles» et les accords de paix de 1996. Ses enquêtes ont révélé plus de 60 réseaux criminels dans le pays et permis l'inculpation de 680 personnes, dont quatre présidents, des militaires, des juges, des narcotrafiquants et des entrepreneurs.

La Commission s'est d'abord attaquée aux détournements de fonds sous la présidence d'Otto Pérez Molina, ce qui a mené à son emprisonnement en 2015. Sa chute a ébranlé l'ensemble des élites guatémaltèques, qui ont commencé alors à contester la CICIG et son directeur Ivan Velásquez, un Colombien.

Pérez Molina a déjà voulu éliminer la Commission en 2015, mais le vice-président américain Joe Biden avait menacé de couper toute aide au Guatemala.

Depuis l'arrivée du président Trump au pouvoir, cependant, l'appui des États-Unis à la Commission n'est pas aussi sûr. C'est dans ce contexte que le président Morales, lui aussi mis en cause pour financement illégal, est allé jusqu'à ordonner le renvoi de la Commission à l'expiration de son mandat, en septembre 2019. Il a de plus interdit à Velásquez et à 11 de ses collaborateurs, qui avaient quitté le pays pour des vacances, de rentrer au Guatemala et a exigé que les Nations unies nomment un autre directeur.

Cette tentative de coup de force a déclenché une véritable crise, car les tribunaux ont statué que Morales agissait dans l'illégalité, en violation des conventions internationales signées avec les Nations unies.

La crise a d'ailleurs provoqué de vives protestations à travers le pays, notamment le 20 septembre, alors que des milliers d'étudiants ont manifesté dans la rue. Les Nations unies, de leur côté, ont réitéré leur confiance en Velásquez et nommé un adjoint pour mener à bien le travail de la Commission jusqu'à la clarification de l'affaire.

Les pays qui ont créé la CICIG ont réagi aussi dès les premières attaques de Morales, et plusieurs pays donateurs ont protesté. Le Canada, qui finance 11,5% des dépenses de la CICIG, a exprimé à la fois «déception et préoccupation». La Commission européenne et la Suède, qui ont contribué respectivement à 13,2% et 21,4% des frais de 15 à 16 millions$US par année entre 2007 et 2018, ont caractérisé la décision «indigne d'un État de droit». Plus récemment, le 17 février 2019, la Suède a même rappelé son ambassadeur en guise de protestation.

Cette confrontation est au coeur des élections de 2019. Déjà Thelma Aldana, l'ancienne procureur générale qui a participé à l'enquête de la CICIG sur Pérez Molina, a annoncé qu'elle se présente contre Morales. Qui remportera l'élection et le bras de fer entre Morales et ses opposants?

Traditionnellement, peu de Guatémaltèques se rendent aux urnes. Les plus pauvres, les ruraux, les Mayas et les autres indigènes, les paysans et les travailleurs sont rebutés par les démarches compliquées que nécessite l'inscription sur les listes électorales. Malgré tout, les dirigeants syndicaux, les coopératives paysannes, les représentants étudiants et les porte-paroles de la classe moyenne font tout pour mobiliser leurs bases afin de battre Morales, de garder la CICIG et de produire un Congrès plus représentatif du pays.

Quant au Canada et à la communauté internationale, il est à souhaiter que leur réplique à ce virage à droite sera équivalente à la vive opposition manifestée jusqu'à maintenant.

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