LES BLOGUES
21/05/2015 10:25 EDT | Actualisé 21/05/2016 05:12 EDT

Le démantèlement sournois de Radio-Canada

Sommes-nous en train d'assister à une mise à mort, méticuleuse et en trois actes, du radiodiffuseur historique et patrimonial? L'émotion étant retombée après la dernière série de coupures de postes annoncée, le travail d'équarrissage est loin d'être fini.

3 500 postes supprimés sur 11 ans

La saignée parmi les effectifs de Radio-Canada depuis 2009 n'est pas prête à coaguler puisque des coupures sont encore programmées jusqu'en 2020. Le tout parmi une masse salariale difficile à évaluer entre postes permanents d'une part, et ceux contractuels ou temporaires, donc précaires, d'autre part. Attendez vous à de nouvelles annonces relayées dans les médias puisque le plan stratégique 2015-2020 du président-directeur général de CBC/Radio-Canada, Hubert Lacroix, inclut 1000 à 1500 suppressions d'emplois d'ici la fin de la décennie. Le règne de M. Lacroix, en poste depuis 2008 etreconduit en 2012 pour 5 années supplémentaires, aura donc été particulièrement amincissant.

Cette austérité à la sauce fédérale a également un arrière goût assez désagréable pour le personnel du radiodiffuseur: outre l'épée de Damoclès planant au-dessus de chaque tête, la direction a annoncé a contrario de surprenantes «éventuelles» créations de postes. Un peu moins d'une centaine au total et un peu partout au pays. Mais pour ce qui est de la nature de ces postes, on nage dans le flou le plus complet. Un employé pourrait donc être invité à prendre la porte et éventuellement voir son poste refleurir avec des caractéristiques similaires parmi les offres d'emploi estampillées Radio-Canada. Difficile aussi quand on connaît le contexte de répondre à une offre du genre: pour combien de temps en réalité, puisqu'il n'existe aucune garantie à ce niveau, et dans quelle ambiance de travail? On approche de la limite du harcèlement psychologique entre ceux qui ne savent pas s'ils seront remerciés et ceux qui se demandent si ça vaut le coup d'y (re-)rentrer.

Les démissions spectaculaires du journaliste culturel Claude Deschênes en février 2013 et, plus récemment, de la journaliste et animatrice Marie-Claude Lavallée en mai 2014 traduisent le malaise ambiant. Des défections similaires sont d'ailleurs survenues du côté du pendant anglophone CBC (Linden MacIntyre et Alison Smith). Tous ont quitté leur poste pour dénoncer les compressions budgétaires, et ce malgré des décennies d'ancienneté accumulées, et l'attachement à leur profession.

Des humains et des murs

Le taillage de croupières de l'institution ne s'arrête pas pour autant à ses effectifs. La Maison de Radio-Canada, en phase de dépeuplement, est également dans le collimateur des décideurs. La tour emblématique du quartier Centre-Sud est désormais trop grande: avec un sous-sol imposant désormais vide et certains étages à peine occupés, le cercle vicieux se transforme en goulot d'étranglement pour justifier tant d'espace pour toujours moins de monde. Même les costumes désormais orphelins se feront bientôt la malle, entre le Musée de la civilisation de Québec et l'ancienne église de Sainte-Brigide, et autres destinations d'éparpillement envisagées.

Reste que les projets de relocalisation des bureaux ne manquent pas. Les rebondissements non plus, d'ailleurs. Le dernier, en date du 7 mai 2015, a tout simplement mis un terme aux grandes manoeuvres en attendant mieux. Ce n'est d'ailleurs pas pour déplaire aux Amis de Radio-Canada, qui placent leurs espoirs dans les prochaines élections fédérales de cette année. Le syndicat des communications de Radio-Canada souligne à juste titre les capacités techniques exceptionnelles des douze studios d'enregistrement, infrastructures qui dans le dernier projet en date auraient été réduit à... un seul studio multi-plateforme!

Car les dépeceurs de la future Radio-Nada sont forts: on réduit le personnel, on a trop de place, on réduit les locaux, on n'a plus les moyens de produire comme avant, on réduit la production et les partenariats sur les événements culturels (et on en profite pour appauvrir les artistes au passage), on a trop de monde, on réduit le personnel, et ainsi de suite. Probablement jusqu'à mort s'en suive.

Et par la même occasion c'est toute une culture, tout une identité, qui se noie dans les méandres de l'austérité.

Mais tout ça dans l'intérêt de qui? Probablement de Stephen Harper, qui accuse les employés de le détester. C'est donc cela: une vengeance.

Précisons également que la préparation de ces compressions se fait dans le plus grand secret en dehors de toute consultation publique, sans aucune transparence.

Le sauvetage par la vigilance

Les 25 000 marcheurs du 16 novembre 2014 ne suffiront pas pour autant à stopper les plans échafaudés par le gouvernement fédéral et la direction. La détermination des uns doit se mesurer à celle des autres. Pourtant les quelques centaines de millions de dollars épargnés en onze ans sur le dos des compressions ne pèsent pas tant que ça entre le milliard annuel versé par le gouvernement à Radio-Canada (qui gère son propre budget) et les revenus publicitaires, redevances et ventes d'archives qui permettent de boucler les finances du radiodiffuseur.

La gouvernement fédéral justifie les vagues de coupures sur le dos de l'équilibre budgétaire, alors qu'il est directement responsable de bien des points de déséquilibre (ou «équilibre artificiel»). Je ne m'attarderai pas sur douze mille solutions, mais sur une seule, à laquelle je tiens particulièrement: les sommes astronomiques perdues dans les méandres de l'évitement fiscal des entreprises. Des milliards échappés qui pèsent si lourd face aux millions «économisés» sur le dos de notre identité culturelle.

Car en diminuant le service public audio et visuel de Radio-Canada, c'est aussi tout une communauté qui est directement ciblée: celle des francophones du pays. Radio-Canada constitue une réelle affirmation nationale, une des rares options en langue française, tandis que la communauté anglophone peut plus facilement compenser les pertes en basculant sur les chaînes américaines. Ce n'est pas par hasard si les cotes d'écoute de Radio-Canada auprès des francophones sont proportionnellement bien plus importantes que celles de CBC auprès des anglophones.

Un dernier point doit être considéré dans cette anémie planifiée: la production risque-t-elle d'être majoritairement externalisée? Le cas échéant, comment les contrats seront-ils attribués? Quelles garanties avons-nous que ces sociétés ne surfactureront pas leurs services et n'en profiteront pas pour faire de l'évitement fiscal, ce qui au final nous coûterait encore bien plus cher?

Il est donc urgent de rétablir un financement approprié de la Société Radio-Canada afin de sauvegarder ses programmes de qualité, notamment les services d'information comme Le Téléjournal, dont la réduction du temps d'antenne est inacceptable.

VOIR AUSSI SUR LE HUFFPOST

Les radiodiffuseurs publics les mieux financés par habitant

Abonnez-vous à notre page sur Facebook
Suivez-nous sur Twitter