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11/05/2015 10:14 EDT | Actualisé 11/05/2016 05:12 EDT

Homme de compromis, Robert Bourassa ignorait la compromission

Il y a 45 ans, Robert Bourassa devenait le plus jeune premier ministre de l'histoire du Québec

À 36 ans, à la tête d'une équipe renouvelée, ayant mené une campagne moderne, dynamique, à l'image du changement de génération qui se préparait, Robert Bourassa remporta facilement l'élection du 29 avril 1970. Avec 45,3 % du vote populaire, il fit élire 72 des 108 députés de l'Assemblée nationale du Québec.

Le 12 mai, en même temps que le Comité olympique international octroyait à Montréal l'organisation des Jeux olympiques de 1976, Robert Bourassa était assermenté premier ministre du Québec pour la première fois. Il était le plus jeune de l'histoire du Québec à occuper cette exigeante fonction.

C'est à la commission politique du PLQ que j'ai fait la connaissance de Robert Bourassa en 1966. Nous avions immédiatement sympathisé. Sa simplicité, sa vivacité et sa curiosité intellectuelle, ainsi que son flair politique (déjà) me plaisaient. Je joignis rapidement « sa gang ». L'année suivante, il m'enseigna les finances publiques en Faculté de droit à l'Université de Montréal. Je me joignis à sa garde rapprochée en mars 1970, d'abord comme secrétaire administratif, ensuite comme chef de cabinet adjoint. Ayant consacré ailleurs une centaine de pages à raconter ma participation aux mandats des années 70 (*) et, devenu député de Bourget au mandat 1985-1989, je n'y reviendrai pas. Aujourd'hui, je veux rappeler qui était Robert Bourassa.

J'ai collaboré de près avec Robert Bourassa durant plus d'une dizaine d'années. J'ai eu la chance de le connaître dans la vie de tous les jours, loin des feux de la rampe. J'y ai rencontré un homme affable, fondamentalement modeste, gentil, d'une très grande simplicité et profondément humain. Un homme qui aimait rire, bon conteur, dont l'humour, parfois caustique, parfois narquois, n'était jamais méchant ni mesquin. J'ai côtoyé un homme au charme rassurant, chaleureux à sa façon, extrêmement attachant. Un homme apaisant qui savait faire tomber la colère et désamorcer les crises. J'ai coudoyé un homme généreux de son temps et de ses idées.

Doté d'une intelligence exceptionnelle, Robert Bourassa était passionné par la politique, la stratégie qu'elle implique, le pouvoir qu'elle apporte, les moyens qu'elle donne de réaliser des choses concrètes.

S'il était, à l'évidence, un homme de compromis, Robert Bourassa ignorait la compromission. Conciliateur né, il savait écouter, nuancer, négocier. Tout lui semblait bon pour éviter la confrontation qu'il jugeait inutile, parce que contreproductif. La parfaite maîtrise de ses émotions et de ses états d'âme en privé comme en public pouvait laisser croire en son insensibilité et en son indifférence aux autres. Tel n'était pas le cas.

Je retiens aussi de l'homme que, peu intéressé aux détails s'ils n'avaient pas d'incidence politique, il déléguait facilement et faisait confiance à ceux à qui il confiait un dossier, ministres, hauts fonctionnaires ou membres de sa garde rapprochée.

Il possédait un flair politique hors du commun. Pour peu que vous en possédiez un et que vous sachiez vous en servir, vous l'intéressiez. Robert Bourassa était un homme au-dessus de tout soupçon, d'une probité, d'une intégrité et d'une honnêteté totales.

Le premier ministre mangeait, buvait, dormait, respirait politique 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. En un sens, pour qui s'intéressait à autre chose qu'à la politique, Robert Bourassa pouvait être quelqu'un d'assez ennuyant malgré sa vive intelligence. Il connaissait Malher, Simonne de Beauvoir ou Proust, bien sûr; ou encore Les Beatles, Picasso, Marcelle Ferron ou Jean-Luc Godard. Cependant, il ne lui serait jamais venu à l'esprit d'entamer une conversation à leur sujet. Et plus vite elle se terminait, le mieux c'était pour enfin revenir, encore et toujours, à la politique sous toutes ses formes, de toutes les époques, sous tous les régimes.

J'ai côtoyé un homme discipliné, assez austère, quasi spartiate dans sa façon de vivre. L'appartement attenant à ses bureaux, dont j'ai supervisé l'aménagement, en attestait. Robert Bourassa possédait des goûts simples. Il respectait respectueux des autres, spécialement de ceux qui ne partageaient pas ses vues. C'était un homme d'une courtoisie exemplaire et d'une grande délicatesse.

J'ai aussi connu un homme profondément attaché à ses idées, mais souple dans les moyens, le temps et la façon de les réaliser. Il n'était pas facile de lui faire changer d'idée une fois celle-ci arrêtée.

De la crise d'octobre 1970 à la Loi 178 de 1988, Robert Bourassa, en ne délaissant jamais son objectif d'assurer la sécurité économique de son peuple, aura réaffirmé, dans l'action, les principes de base de la survie des Québécois.

La crise d'octobre 1970 a amené Robert Bourassa à proclamer haut et fort que l'État ne saurait plier au chantage. L'impasse constitutionnelle de 1971 lui permit de soutenir l'intérêt supérieur de la nation, même au prix d'un droit de véto considéré comme essentiel. Les relations avec les employés de l'État lui ont donné l'occasion, en 1972, de réaffirmer les principes de la séparation des pouvoirs et du respect des institutions. Avec la Loi 22 sur la langue française en 1974, le premier ministre assura, bien que de manières imparfaite, inefficace et compliquée, une partie de la sécurité culturelle des Québécois. Les cinq conditions du Québec entérinées dans l'Accord du lac Meech de 1987, rendu caduc par la trahison du premier ministre terre-neuvien Clyde Wells en juin 1990, rendaient possible, en reconnaissant son caractère distinct, le retour du Québec dans le giron constitutionnel canadien. Enfin, la Loi 178 modifiant la Charte de la langue française, adoptée en décembre 1988 dans le tumulte et la division, confirmait de manière concrète la primauté du français chez nous.

Aussi totalement québécois qu'on puisse l'être, Robert Bourassa aura, à sa façon, marqué profondément l'histoire du Québec. Il aura influencé l'avenir de son peuple dans un contexte politique particulièrement difficile.

(*) De la crise d'octobre au printemps érable, Québec Amérique, 2015

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