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Les aléas d'une vie de flic

L'après-midi ne fait que commencer. Il fait si chaud que je pourrais faire cuire un œuf sur l'aile de la voiture. Marcel et moi sommes abrités sous un des érables centenaires qui longent le petit parc Viger.

1975. L'après-midi ne fait que commencer. Il fait si chaud que je pourrais faire cuire un œuf sur l'aile de la voiture. Marcel et moi sommes abrités sous un des érables centenaires qui longent le petit parc Viger.

On termine tout juste le ramassage d'un SDF qui dirigeait la circulation sur la rue St Laurent. Le problème, c'est qu'il n'a pas eu le réflexe de s'enlever à temps quand le cycliste l'a choisi comme cible par défaut, pour ne pas emboutir un camion. Pas beaucoup de dommages, quelques points de suture et une douche assurée.

C'est avec un cornet de crème glacée d'un dépanneur du coin que nous tentons de refroidir la température de notre corps. Les portes de la voiture sont grandes ouvertes, comme si nous pouvions faire entrer l'air plus ou moins frais du parc. Plus loin, des enfants jouent dans l'eau. Ce n'est pas une piscine, mais un boyau que laisse couler le gardien, un bonhomme fort sympathique, sauf quand il est en boisson.

- Ça fait au moins 10 minutes qu'on n'a pas d'appels.

- Chut, ça porte malheur.

Je n'ai pas fini ma phrase qu'un appel vient nous rappeler à l'ordre. Un chauffeur de taxi demande de l'aide. Il se trouve sur le pont Jacques-Cartier, en route vers Montréal.

Marcel démarre en trombe et nous voici louvoyant sur St-Antoine. Les pauvres automobilistes doivent supporter notre conduite qui frise le danger public.

Voilà, nous sommes au pont. Devant nous, un homme nous fait des signes désespérés. À ce moment-là, une vitre de voiture éclate en morceau. Quel bruit ! Nous voilà à la course vers la voiture. À l'intérieur, une jeune femme de couleur, grande, mince, le crâne rasé, les yeux révulsés, la bave coulant de la commissure des lèvres. La furie frappe à coups de pieds ce qui reste de la vitre, elle crie, elle hurle, elle se rue sur les bancs qui la séparent de l'avant du véhicule.

- Merde.

Le chauffeur de taxi me regarde avec des yeux effarés. Juste à ses côtés, un jeune homme qui semble être l'ami de l'hystérique ne dit pas un mot. Il regarde le tout avec stupeur, comme s'il n'y comprenait rien.

- On ne va pas la laisser là.

J'ouvre la porte et me risque vers l'intérieur. Marcel, de son côté, tente de faire diversion. Je réussis à ceinturer la belle qui, pour une raison que j'ignore, cesse de s'agiter.

- Allez, on la transporte.

Je ne vais pas attendre l'ambulance et risquer une nouvelle crise. Mon choix est fait. Le jeune homme réussi à m'expliquer qu'elle est traitée au Royal Vic en psy. Tiens, je n'aurais pas deviné.

Par chance, elle n'oppose pas de résistance, parce qu'elle est costaude la jeune femme. Cette fille fait plus d'un mètre soixante-quinze et même si elle est mince, elle a de gros os et des mains aussi grandes que les miennes. Alors, si ça tourne au vinaigre, on est mal. Je m'installe donc à l'arrière avec la belle, son copain à l'avant avec Marcel et on roule comme des malades. Le train-train quoi !

Le trajet se passe assez bien, La belle s'agite un peu, mais ça va. La jeune femme me regarde de temps en temps comme si elle tentait de se faire des repères. Je lui parle tout doucement et ça fonctionne pour le moment. Ça va même jusqu'à l'hôpital. Et là, j'étire ma chance juste un petit peu.

- Marcel, va avec lui enregistrer la dame, je vais tout de suite au troisième.

- T'es sûr ?

Je lui fais signe que oui, elle est toute docile cette belle grande Noire au crâne rasé. Mais voilà que dans l'ascenseur, c'est de nouveau la crise. La bête lance tout à coup un cri, un hurlement à glacer le sang et s'élance vers moi avec tellement de force que je me retrouve sous elle. Cette fois, la fauve tente de me mordre et à voir ses dents fortes et blanches, j'ai intérêt à les éviter. Nous roulons dans cet espace clos, elle à tenter de me trucider, et moi juste à éviter les dégâts.

Troisième étage, les portes s'ouvrent. Je réussis à la tirer vers l'extérieur. La jeune femme me crache dessus, me griffe, me frappe de ses pieds, mais je la retiens en attendant de l'aide. Ce serait bien l'endroit, surtout à l'aile psy !

À quelques pas de moi, deux docteurs et quelques infirmières sont en pleine discussion et personne ne fait attention à ce couple qui se roule par terre.

- Hé, les docs, ça ne vous tenterait pas de venir à mon aide?

L'un d'entre eux me regarde avec indifférence, comme si je dérangeais un meeting très important. Puis il me lance tout de go !

- Ce n'est pas ma patiente.

Cette fois, je crois bien que ce con de médecin vient de me mettre en colère.

- Et si je la laisse courir et tout casser dans ton hôpital, ça sera ta patiente?

C'est une des infirmières qui s'avance à la hâte pour m'aider. Finalement, un des médecins ordonne une piqûre et quand Marcel se pointe avec l'ami de la jeune femme, c'est un partenaire à la chemise déchirée et rempli d'égratignures qu'il contemple. Mon grand escogriffe tente de ne pas rire de moi, mais ça, ce n'est pas facile.

- Et ne dis pas un mot.

La journée s'achève avec cet épisode. La fille va dormir et moi panser mes plaies. C'est du quotidien. C'est aussi ça la police.

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