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18/01/2014 09:03 EST | Actualisé 20/03/2014 05:12 EDT

Flic et confidences: un soir de tristesse

Les textes de la série Flic et confidences se veulent un aperçu du travail de police, celui du quotidien, celui qui ne parait pas, qui ne se comptabilise pas, qui n'entre pas dans les statistiques.

Les textes de la série Flic et confidences se veulent un aperçu du travail de police, celui du quotidien, celui qui ne parait pas, qui ne se comptabilise pas, qui n'entre pas dans les statistiques.

Cette scène se passe entre les années 76 et 80. J'étais flic depuis plus d'une dizaine d'années, dans un bourbier appelé centre-ville. Pas le beau centre-ville, l'autre, celui que j'appelais la «zone grise». Sans être un cloaque, un quartier aux relents de misère.

C'est une nuit de vendredi à samedi, par un été chaud. Jean et moi finissons notre quatrième appel dans moins d'une heure. Les trois premiers avaient déjà rougi nos chemises bleu pâle. Le cinquième nous amenait rue Papineau et allait prendre beaucoup plus de notre temps.

Arrivés sur les lieux, quelques locataires éméchés tentent de nous raconter que Rolande, la pocharde, fait son ramdam habituel. Nous connaissons Rolande depuis des lunes. La grosse femme occupe régulièrement nos fins de semaine. Dans ce secteur, beuveries, violence, gros mots et blessures sont la norme.

Pendant que Jean calme la meute, je pénètre dans l'appartement, délabré. À mon grand étonnement, je ne suis pas reçu par un lancer de bouteille, ni par des invectives. Mon habituelle pocharde est juste assise par terre, répandue et totalement saoule. Tenant à la main un couteau de cuisine près de son poignet gauche, d'où s'étend une flaque de sang, Rolande me regarde un peu hébétée. Puis, lentement, mais avec fermeté, la grosse femme se pique l'abdomen avec le couteau, juste assez pour saigner.

- Je veux mourir.

Je fais ce que mon instinct me dicte: m'asseoir à ses côtés. Ayant calmé la foule, Jean pénètre à son tour. Voyant la scène, mon partenaire se retire juste un peu et attend.

- Tu ne vas pas faire ça Rolande.

Cette nuit-là, je passerai plus d'une heure assis à ses côtés, à écouter l'histoire d'une vie de misère. Abusée toute jeune, battue par un mari violent, par des amis d'occasions de plus en plus dépravés, volée plus souvent qu'à son tour, méprisée, dévastée, sans amis sauf pour des beuveries : Rolande ressemble à bien d'autres êtres seuls du secteur.

- Je ne suis rien, juste une grosse qui boit. Personne pour m'aimer, personne à aimer.

Je n'avais pas dit un seul mot depuis plus d'une heure, car je ne savais que dire. Dans des moments pareils, les mots semblent si vides de sens. Je lui lance doucement... presque comme un secret.

- Moi je t'aime bien Rolande.

- Toi?

C'est drôle, ces quelques mots font apparaître un sourire las, mais un sourire quand même.

Plusieurs longues minutes plus tard, on se retrouve à l'hôpital Saint-Luc pour des points de suture. La crise est passée, Rolande a un ami. Au petit matin, nous passerons la reconduire.

Pendant les quelques années où je resterai au centre-ville, Rolande ne cessera pas de boire, mais on aura qu'à mentionner mon nom pour que la grosse femme hoche la tête et aille cuver son vin. Elle ne voulait surtout pas me causer d'ennuis. En fait, pas tout à fait... Elle ira à l'hôpital une ou deux fois encore, suite à des cuites mémorables. Les gars viendront m'en parler et je passerai quelques minutes sur la rue Papineau. C'était ça, la police de quartier.

Dans les années 80, quelques temps après mon départ pour Notre-Dame-de-Grâce, Jean m'annoncera qu'on a retrouvé Rolande raide morte. Elle avait 55 ans. C'était peut être pour elle, «Liberté 55».

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