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23/11/2013 10:03 EST | Actualisé 23/01/2014 05:12 EST

<em>Flic et confidences</em>: une section de gros égo

Je réitère pour certains lecteurs que les affaires présentées sur ce blogue sont réelles et documentées. Certaines d'entre elles sont tirées de mon livre La Main gauche du Diable (que vous pouvez commander sur mon site web claudeaubin.com), d'autres composent la trame de mon prochain roman Le Lansquenet solitaire.

Autre Flic et confidences, pour faire plaisir à mes lecteurs

À la demande d'un enquêteur des Homicides, je cherche depuis quelques jours Andrew Collie, un membre des Rebels, gang violent de l'ouest de l'ile. Cet enquêteur et moi, on ne s'aime pas beaucoup, mais pour un meurtre, je peux bien laisser mes états d'âme derrière et ramasser ce monstrueux enfant. Un enfant peut être, mais à 17 ans il possède déjà une impressionnante feuille de route.

En cet après-midi de Saint-Valentin, l'atmosphère est électrique. Suite à un vol suivi d'une prise d'otages, un régiment de flics fouillent un édifice à logements de 20 étages, directement face à notre bureau. Mes hommes auraient bien voulu participer, mais je suis d'avis que nous ne serions d'aucune utilité. Le sort en décidera autrement.

Gilles, un vieil ami enquêteur à la section vols qualifiés, vient solliciter mon aide. Les enquêteurs détiennent un suspect dans cette prise d'otages et Gilles croit que celui-ci ment sur son identité. Le nom qu'il utilise est celui d'un détenu que je connais bien. Il me faut aller voir.

Quelques minutes plus tard, me voilà au bureau des Homicides et Vols qualifiés y rencontrer mon ami. Alors qu'il m'explique l'affaire, je remarque le directeur de la section, que je connais depuis 15 ans. Sans trop y penser, je l'aborde avec bonhommie. Malaise, l'homme devant moi se raidit comme une barre de fer. Gilles me prend à part, le directeur qu'il est devenu exige du décorum. Plus question de l'appeler André, l'officier supérieur se gave de « Monsieur le directeur ». C'est OK, je n'irai plus l'aborder, qu'il se torche avec son titre.

« Allons voir ce prisonnier. »

La porte à peine ouverte, Tyrone D. un de mes Rebels, me salue d'un air piteux. Je lui explique la situation et ce que j'en pense, puis lui demande avec qui il était.

« Avec Jr et Ninja »

Ces noms, je les connais depuis longtemps. Jr, un métis assez tannant, vient tout juste de se trouver un emploi dans un magasin de chaussures et Ninja, un plus tannant encore, est activement recherché pour un tas de vols. Gilles n'en croit pas ses yeux. Ce jeune qui les envoyait valser depuis des heures me raconte en moins d'une minute tout ce qu'il sait.

« Comment tu fais? »

Que dire? Ces jeunes je les connais depuis qu'ils ont 13 ans, ils sont issus de la pauvreté. Pour plusieurs, je m'en préoccupe plus que leurs propres parents.

Communiquant avec mes hommes, je fais sortir les deux photos. Malgré la fouille exhaustive, ma décision est prise : les équipes cerneront le bloc d'habitations. Puis je communique avec mon vieux complice Nick, il aura peut-être quelques informations.

L'enquêteur en charge du dossier, un homme à la bedaine aussi grosse que son égo, m'aborde sèchement : « As-tu des nouvelles de Collie? »

J'imagine que c'est le « Merci pour l'avancée de l'enquête ».

Il ne s'est pas encore retourné que mes hommes, fous de joie, annoncent la capture de Jr. Le jeune homme se terrait dans l'appartement d'une vieille dame. Croyant la police repartie, il s'était glissé vers l'extérieur, tombant directement dans les bras de mon équipe. Le gros enquêteur sourcille à peine, mais je remarque immédiatement un certain inconfort. Mon équipe de « petites polices » lui fait de l'ombre *.

Alors que je pars rencontrer Nick dans Notre Dame de Grâce, mes hommes arrivent avec le colis. Quelques mots avec Jr, qui n'en revient toujours pas et je file.

Nick a de bonnes nouvelles pour moi. Mon grand ami tient d'une de ses sources que Ninja sera du côté de l'Église et Wellington, vers 23h. Il ne me reste plus qu'à placer trois équipes et attendre.

À mon retour au bureau des Homicides, une certaine tension alourdit l'atmosphère. Deux de mes hommes restés au bureau se font brasser par notre bedonnant enquêteur. Justement, tel un rhinocéros, le mastodonte fonce vers moi les yeux froncés l'air colérique.

« Tes gars font rien... Tu vas les envoyer sur la route chercher le suspect, j'ai des adresses. »

Je le rassure : des équipes sont déjà à pied d'œuvre, il aura son suspect. Ce n'est pas assez pour lui, Il élève la voix, mon équipe est soudainement sous ses ordres, son soutien technique, ses larbins.

« C'est moé qui call les shots. »

De toute évidence l'homme ne connait pas encore mon mauvais caractère. J'élève la voix à mon tour, le lieutenant détective qui regarde la scène retourne précipitamment dans ses bureaux **. Cette fois, plus de retenue. Plantant durement l'index sur sa proéminente bedaine, je le fais reculer de quelques pas. Puis écœuré par tant de stupidité, je donne à mes hommes l'ordre de partir.

Ma phrase n'est pas terminée que mes équipes sur le terrain annoncent à grands cris la capture de Ninja, le dernier des suspects.

Me retournant lentement vers le mammouth, je lui fais un énorme bras d'honneur qui me laissera un bleu au biceps. Puis j'entoure mes hommes de mes bras, je suis si fier de cette équipe.

Moins de 20 minutes plus tard, Ninja arrive menotté. À ma vue il esquisse un geste de protection. Il faut dire qu'il m'a fait courir cet animal ***. Je ris comme un gamin qui vient de jouer un sale tour.

Il est maintenant 3h du matin. Après avoir rencontré les trois détenus, je retourne chez-moi. J'ai deux pâtisseries et une bouteille de mousseux. Louise, ma compagne m'attend, la fête ne lève pas trop. Elle en a ras le bol de cette vie de flicaille, ou son homme y engloutit ses énergies.

J'ai deux jours de congé, je vais tenter de me faire pardonner.

Suite de l'histoire au prochain billet.

* Il faut comprendre ici que les enquêteurs de sections regardent de haut les gars en uniforme et les enquêteurs des postes de police. Certains de ces hommes croient être la crème de la crème, ils ont été choisis, appelés, élus. Alors, appeler bonnes petites polices, est un genre de compliment. La semaine précédente, à leur demande, nous avions ramassé un braqueur de banque, il en était à sa 27e. Vous croyez à unmerci? On ne va pas rêver quand même.

** Ce lieutenant détective m'avait approché quelques mois plus tôt pour intégrer la section Homicides. J'avais décliné l'offre disant que je n'avais pas de cravate. Le pauvre l'avait très mal pris. Il ne me parlait plus depuis. Il faut comprendre que de refuser une section prestigieuse, c'est comme renier l'église.

*** L'histoire de cette aventure sera racontée dans un prochain billet.

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