LES BLOGUES
26/08/2016 10:09 EDT | Actualisé 26/08/2016 10:09 EDT

L'affaire Roberge, que doit-on en penser?

Benoit Roberge n'est pas le seul policier à avoir dépassé les limites. Quand tes patrons ferment les yeux, se bouchent le nez et deviennent sourds, ils lancent le message : Fais comme tu peux, mais apportes des résultats.

Cette semaine, quelques lecteurs m'ont demandé de commenter l'affaire Roberge. Alors, tentons de comprendre un peu.

Le monde des sources est un univers à la fois fascinant et dangereux. Celui des sections du SPVM peut l'être tout autant. Quand suite à des pressions, la direction de la police a un urgent besoin de victoires, elle a tendance à fermer les yeux sur les moyens à prendre. C'est un peu comme en temps de guerre, la fin exige des moyens, même s'ils ne sont pas tout à fait légaux ou pire, carrément illégaux. Mais quand vient la paix, cette même direction, celle qui ne se salit pas les mains, pousse ces dangereux individus aux mains sales, ces cowboys, vers des endroits où ils ne seront plus aptes à ternir l'image du corps policier. En fait, exactement du «jetez après usage».

Benoit Roberge n'est pas le seul policier à avoir dépassé les limites. Quand tes patrons ferment les yeux, se bouchent le nez et deviennent sourds, ils lancent le message : Fais comme tu peux, mais apportes des résultats.

J'ai moi-même eu plus de 50 sources d'information, toutes allaient à la messe le dimanche et travaillaient de 9 à 5 dans des bureaux. Jamais ces sources n'ont commis de crimes, c'est pourquoi je les embauchais. Si ceci avait été vrai, je n'aurais jamais pu travailler et avoir du succès. Plusieurs de mes sources se sont mouillées en commettant des crimes avec nos suspects. Comment voulez-vous que nous arrêtions des voleurs? J'ai bien essayé en me promenant sur la rue et criant «Voleurs, voleurs», personne n'est venu. Les sources, les indics, les informateurs, c'est le pain et le beurre de l'enquêteur qui a du succès. Il doit toutefois y avoir des limites: on ne peut pas tout cautionner. Il y a un moment où l'enquêteur doit se poser des questions d'éthique et de morale. Mais quand tes propres patrons te demandent de falsifier des rapports impliquant de l'argent, ne sont-ils pas aussi des criminels?

Roberge était un bon enquêteur, il n'avait peur de rien. Il aura malheureusement poussé le bouchon un peu trop loin. Je me souviens qu'en 2005, j'avais moi-même fait une sortie publique dénonçant les agissements de quelques enquêteurs dans l'affaire «Amigo». Roberge faisait à l'époque partie d'une section qui avait laissé un meurtrier évadé se promener en toute liberté pendant des mois, avec une dizaine d'armes et des kilos de drogue en sa possession.

Cette même section filait régulièrement un autre évadé, engagé pour tirer sur Steven Bertrand dans un restaurant de la rue Bernard. Une section laissant passer des kilos de drogue, des centaines d'armes répertoriées par des enquêteurs. Mieux ou pire, cette section a laissé Roberge louer une voiture pour la faire ensuite voler. Cette voiture aurait dû servir à un tueur déjà armé d'un 44 Magnum fourni par un agent double et noté par les policiers. Cette même section baignait dans une orgie de temps supplémentaire payé par Québec, ceci avec la bénédiction des officiers supérieurs*. Elle avait été jusqu'à promettre 80 000 $ à un agent source avec contrat signé d'un officier supérieur ne respectant pas la parole donnée.

Mais voilà, le budget se tarissant, la paix revenant peu à peu, la direction a dû composer avec une ou deux «têtes brulées». Au nom de l'image, ces cowboys devaient rentrer dans le rang au risque de se faire tout simplement écraser. Mais une tête brulée, ça ne rentre pas facilement dans le rang. Alors, les peureux prennent des décisions d'affaires: faut bien se débarrasser de ces enquiquineurs. Dès lors, les peureux se liguent telles des hyènes, poussant les sacrifiés à l'erreur. En faisant cela, ils font preuve de loyauté envers la direction, espérant ainsi l'avancement tant désiré et un job ailleurs à la retraite.

Oui, Benoit Roberge est tombé. Il aura choisi l'argent par rage, dépit, écœurement. Ce qu'il faisait déjà pour la cause, il le fera pour des dollars. Ceux qui hier le louangeaient se sont éloignés à la vitesse de la lumière. Roberge avait compris qu'il se faisait berner par ses patrons et qu'il n'aurait pas d'alliés. L'homme a choisi de passer de l'autre côté du miroir. Je peux le comprendre, mais pas le cautionner.

Le renégat purge sa peine et vivra avec ce fardeau. Les peureux ont eu plus qu'ils ne l'espéraient. Ils peuvent sourire, faire les beaux et des ronds de jambe à la télé. Il reste qu'ils sont, et demeurent des peureux.

À 53 ans, Benoit Roberge ira en maison de transition pour quelques années. Le crime était grand, la faute impardonnable. Laissons-le donc finir sa peine et vieillir tranquillement. Les hyènes auront elles aussi à repenser leurs actions, mais je n'ai pas beaucoup d'espoir de ce côté-là.

* Tous ces propos sont documentés grâce à un agent source impliqué dans l'opération Amigo.

VOIR AUSSI SUR LE HUFFPOST

Galerie photo Les billets de blogue les plus lus sur le HuffPost Voyez les images