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13/09/2018 14:45 EDT | Actualisé 13/09/2018 14:59 EDT

Le sport, l’autre opium du peuple

L’utilisation par François Legault d’un «jeu de mots» aussi subtil qu’une Zamboni, révèle le lien étroit qui existe entre le sport et la politique.

En s'introduisant ainsi dans le bavardage sportif, le chef de la CAQ peut, à peu de frais, s'envelopper d'un éthos de «gars du peuple» et, par la même occasion, générer des commentaires autour de sa candidature.
Jacques Boissinot/PC
En s'introduisant ainsi dans le bavardage sportif, le chef de la CAQ peut, à peu de frais, s'envelopper d'un éthos de «gars du peuple» et, par la même occasion, générer des commentaires autour de sa candidature.

«Bon échange du Canadien. Comme pour le Québec, ça prend du changement! Mieux vaut Tatar que jamais...»

Cette fine analyse sportive a été émise le 10 septembre, au lendemain de l'échange de Max Pacioretty, contre un certain Tatar sur la page Facebook de... François Legault!

Outre la propension de M. Legault à faire montre d'une «mononquitude» exacerbée par l'utilisation d'un «jeu de mots» aussi subtil qu'une Zamboni, elle révèle le lien étroit qui existe entre le sport et la politique.

En s'introduisant ainsi dans le bavardage sportif, le chef de la CAQ peut, à peu de frais, s'envelopper d'un éthos de «gars du peuple» et, par la même occasion, générer des commentaires autour de sa candidature.

Qui sait, peut-être même l'invitera-t-on à commenter l'échange en ondes à une émission de lignes ouvertes. Une aubaine, d'autant plus qu'il s'agirait d'un jeu à somme non nulle: une transaction où tout le monde y gagne quelque chose, puisque les animateurs peuvent se gloser de recevoir un aspirant premier ministre, tandis que le politicien, lui, ne court aucun risque d'être mis sérieusement en échec par une question camouflet.

Être omniprésent dans le débat public

Aux États-Unis, comme je l'explique dans mon livre Quand la clique nous manipule: du Printemps érable à Donald Trump, le président use fréquemment de ce genre de stratégie pour marquer des points symboliques dans la conversation publique et s'assurer un certain contrôle sur l'agenda politique. Ce sacro-saint enjeu est à la politique ce que la puck est au hockey: il est beaucoup plus facile de marquer des buts lorsqu'on contrôle la rondelle, qu'en cherchant à s'en emparer.

Ainsi, non seulement Trump peut s'adresser quotidiennement aux citoyens sans filtre, mais il assure aussi une hyper attention autour de sa seule personne-fonction en déployant une stratégie faite de commentaires spontanés, de provocations (Mexique, Iran, Corée du Nord) et, fait très important, en lien avec la culture populaire (Meryl Streep, Madonna, Super Bowl, etc.). Ce qui lui permet aussi d'être omniprésent dans le débat public, à la manière des dictateurs.

On se souviendra des invectives de Trump, en septembre 2017, pendant un rassemblement partisan en Alabama, haut lieu du racisme, à l'endroit des joueurs de football professionnels qui s'agenouillaient durant l'hymne national américain en guise de protestation contre le traitement réservé aux Noirs par les policiers.

Pour mémoire, ce mouvement avait été initié par Colin Kaepernick, ancien joueur étoile des 49ers de San Francisco qui, en août 2016, a lancé un mouvement, et créé un débat national en posant un genou à terre au moment d'entonner l'hymne national. Allez savoir pourquoi (ironie), ce joueur s'est retrouvé au chômage la saison suivante... Tout comme Tommie Smith, d'ailleurs, qui, en compagnie de son compatriote John Carlos, avait brandi un poing ganté de noir sur le podium des médaillés lors des Jeux olympiques de Mexico, en 1968, et qui n'a pu reprendre sa place de... laveurs de voitures, à son retour aux États-Unis!

Sport et politique flirtent depuis longtemps

Le lien entre le sport et la politique ne date pas d'hier et déjà, dans la Grèce antique, les cités-États en guerre faisaient une trêve pendant la période des jeux à forte connotation militaire: lutte, lancer du javelot, tir à l'arc, courses en armes, etc.

Le sport a permis d'affuter les techniques de propagande, notamment pendant les Jeux olympiques de Berlin, en 1936.

Des siècles plus tard, le sport a permis d'affuter les techniques de propagande, notamment pendant les Jeux olympiques de Berlin, en 1936, où Hitler déploya tout un arsenal de moyens pour soutenir que le nazisme était supérieur au capitalisme et au communisme, mais aussi pour asseoir son autorité sur le peuple allemand, humilié par le traité de Versailles.

Contrairement à la croyance populaire, Hitler n'a pas inventé la propagande sportive à grande échelle; il a plutôt copié Mussolini. C'est en effet le «Duce» qui, le premier, avait utilisé un tournoi de la coupe du monde de soccer pour y introduire une propagande de masse avec, entre autres, l'utilisation du salut fasciste au milieu du terrain avant les matchs, salut obligatoire pour les joueurs et même pour... les arbitres, ainsi que sur les affiches!

Le yin et le yang

Le sport peut aussi être rassembleur, comme en témoigne l'appel à la paix lancé par le joueur de soccer Didier Drogba, en 2006, en Côte d'Ivoire. Un an plus tard, un traité de paix est signé entre les tenants du pouvoir ivoirien et les forces rebelles.

À l'image du nationalisme de survivance et d'émancipation - comme celui de Cuba jadis ou de l'Algérie de la décolonisation ou de la Catalogne aujourd'hui - par rapport au nationalisme de domination des fascistes et des nazis, le sport, qui est souvent instrumentalisé par la politique, peut donc avoir un visage souriant ou des relents nauséabonds.

Quoi qu'il en soit, le sport tombe toujours dans les mains du capitalisme qui, de son côté, parvient sans cesse à ses fins: le profit seul, aussi amoral soit-il, comme l'illustre l'entreprise Nike. Elle qui, bien qu'exploitant le travail des enfants de ses débuts en 1972, particulièrement au Pakistan, a lancé récemment une campagne de marketing qui a fait exploser les ventes.

Son porte-parole? Ce même Colin Kaepernick qui dénonce, avec raison, la NFL pour collusion, et cela en dépit – ou grâce, diront les plus cyniques –, aux appels au boycottage de la marque de la part de... Donald Trump.

Avec sa remarque sur l'échange du CH, on ne s'étonnera pas d'apprendre que François Legault apprécie de se faire comparer à Trump, puisqu'il en emprunte certaines méthodes, en sport comme en méfiance envers l'Autre...

«Tout est dans toute», comme disait l'autre.