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24/12/2015 03:04 EST | Actualisé 23/12/2016 05:12 EST

Les enfants rouges

CONTE DE NOËL: De toutes les fenêtres tombèrent des manteaux rouges, tous les enfants sautaient des fenêtres, il tombait des enfants dans des manteaux rouges, bien boutonnés jusqu'au menton. Il tombait des enfants rouges.

Des contes de Noël pleins de joie, d'amour, d'espoir, de peur, de colère, de fantasmes... C'est le calendrier de l'Avent du Huffington Post Québec. Retrouvez chaque jour un conte de Noël en attendant le passage du père Noël.

Aucun d'entre eux ne savait vraiment ce qu'ils faisaient dans l'immense maison qui leur était réservée. Trop, ils étaient trop nombreux à peupler les sombres étages. Trop d'enfants qui avaient tout perdu, ou bien qui n'avaient rien, qui n'avaient jamais eu ni maison, ni père, ni mère, ni même un nom à porter.

- Combien d'enfants, combien sommes-nous? Des centaines?

- Pas des centaines, disait Marie à celle qu'on appelait la Biquette. Est-ce que tu sais au moins compter jusqu'à cent?

La Biquette hochait la tête. Non, elle ne savait pas compter. Qui donc ici savait? On ne leur apprenait ni à lire ni à compter.

De toute manière, ils étaient trop nombreux, et personne n'avait le temps de leur enseigner autre chose qu'une manière de faire leur travail. Entassés dans des chambres trop petites, mal nourris, ils arrivaient tout de même à dormir: ils tombaient d'épuisement. Seule, la Biquette n'y arrivait jamais. Cela lui faisait de grands yeux, cernés d'un bleu fragile.

- Il faudra pourtant que tu t'y fasses un jour, disait Marie à la Biquette.

- Je ne veux pas m'y faire et je ne m'y ferai pas. Même s'il fallait que je ne dorme pas pendant cent ans. Et puis, ne le dis à personne : un jour, je m'évaderai.

Marie n'aimait pas entendre de tels mots. Elle en avait rêvé, d'évasion, mais elle avait compris que d'ici, personne ne sortait autrement que pour la promenade. Elle préférait écouter les gardiens qui, sans être vraiment méchants, répétaient tous les jours qu'il valait mieux vivre ici que dehors.

- Vous n'avez plus de parents, vous n'avez plus personne. Comptez vous heureux d'avoir un toit, mes petits! disait la plus maigre des cuisinières. Et puis, vous mangez un peu, tout de même!

Tous les jours à la même heure, les enfants sortaient derrière monsieur Paul. On les distinguait bien, même quand le soir tombait: chacun portait un manteau rouge, unique possession de ces enfants perdus. Et si, dessous, leurs vêtements ne ressemblaient à rien, le manteau rouge leur donnait une allure d'enfants bien traités. Ils marchaient en silence, les uns derrière les autres; certains se tenaient par la main, d'autres penchaient la tête pour bien voir où poser leurs petits pieds.

- Si je ne m'évade pas, renchérit la Biquette, c'est mon chien Bikka qui viendra me chercher.

- Où iras-tu avec ton chien? chuchota Marie.

- Partout. J'irai partout et nous serons bien. Tu avais un chien, toi?

- Non, répondit Marie. Nous avions une vache. Phil-le-noir avait des cochons. Le grand Pierre, lui, avait des oiseaux. Et chez Simon, il y avait des chevaux.

- Regarde! fit la Biquette en levant les yeux.

De gros flocons tombaient, s'accrochant aux cils des petites, marquant les manteaux rouges d'autant d'étoiles blanches, faisant briller les yeux de ces enfants sans sourire.

Ce soir-là, dans le lit qu'elle partageait avec Marie, la Biquette ne trouvait pas le sommeil, comme hier, comme toujours et comme elle en avait décidé. Elle se leva sans bruit et traversa la chambre jusqu'à la fenêtre. La neige tombait encore, dense et légère dans la nuit blanche. S'adressant au ciel qui semblait s'appuyer sur le toit des maisons, la Biquette murmura: «Il doit bien se trouver quelque part dans ce monde quelqu'un qui pourrait me faire sortir d'ici. S'il n'y a personne capable d'une telle prouesse, je jure devant le ciel que le jour de Noël, je ne serai plus dans cette terrible maison».

Un ciel blanc contre lequel viennent frapper les lumières de la nuit peut-il entendre la voix d'une enfant perdue?

Quelqu'un marchait devant la maison des enfants rouges, et ses pas marquaient de noir les pavés enneigés. La Biquette se pencha au-dessus de la rue et fut prise de vertige. Drapé dans une longue cape noire, cinq étages plus bas, un homme faisait les cent pas sous la fenêtre. Il leva les yeux vers la Biquette, fit un signe de la tête et disparut au bout de la rue.

Le lendemain, ses grands yeux cernés d'un bleu plus sombre, la Biquette n'ouvrit pas la bouche. Elle murmurait pour elle toute seule des mots que Marie n'arrivait pas à comprendre.

- Si tu ne veux plus dormir, c'est ton affaire, lui dit Marie. Mais tu n'as pas le droit de te taire. Ceux qui cessent de parler s'enferment pour toujours. Il n'y a pas que les murs qui nous retiennent ici, la Biquette. Il y a l'immense silence de ceux qui se sont tus.

- Ce soir, refuse de t'endormir, lui glissa la Biquette. Refuse, refuse aussi fort que tu le peux.

La neige n'avait pas cessé de tomber depuis la veille. À l'heure de la promenade, les enfants rouges se penchaient timidement pour prendre entre leurs mains un peu de tout ce blanc.

Dans le lit trop étroit, la Biquette ne cessait de répéter :

- Ne dors pas, Marie, ne dors pas...

Lorsque le silence fut presque parfait, elle entraîna Marie jusqu'à la fenêtre.

- Tous les soirs depuis que je suis ici, tous les soirs, je parle au ciel. Je lui ai juré que le jour de Noël, je serais ailleurs. Et hier soir...

Marie ne bougeait pas, les yeux rivés sur les pavés, plus bas. La neige était marquée d'empreintes.

- Hier soir, poursuivit la Biquette, j'ai vu un homme qui portait une cape noire...

- C'était le diable... murmura Marie. Regarde bien, la Biquette, regarde les empreintes. On dirait des animaux.

Sans dire un mot, la Biquette détaillait les empreintes: des sabots, de vache ou de cheval, pattes d'oiseaux, de chat, de chien et, là-bas, les pas de l'homme en noir. Tout près du mur de la maison, un doigt avait tracé dans la neige: «Demain à minuit, ce sera Noël». Son cœur battait très fort quand elle se retourna vers Marie.

- Demain à minuit, ce sera Noël. C'est là, c'est écrit. Et personne ne nous en a rien dit...

Marie et la Biquette se blottirent sous l'unique couverture.

- Tu peux dormir, la Biquette. Tu peux dormir...

Pour la première fois depuis qu'elle habitait la maison des enfants rouges, la Biquette laissa retomber ses paupières et s'endormit en rêvant d'évasion.

La journée du lendemain fut longue et difficile. Les cuisinières se plaignaient de maux de tête, les gardiens s'étouffaient en donnant les ordres et monsieur Paul tremblait comme s'il avait la fièvre. Les enfants, malgré leur condition, sentaient monter en eux une étrange assurance. À l'heure de la sortie, ils supplièrent monsieur Paul de les laisser aller sans lui puisqu'il semblait si malade. Monsieur Paul refusa net, et les enfants s'installèrent aux fenêtres pour regarder tomber la neige. Ils allèrent se coucher sans manger : les cuisinières étaient au plus mal.

La Biquette enfila son manteau rouge.

- Ne vous laissez pas mourir de froid, disait-elle doucement en passant dans chaque chambre. Mettez tous votre manteau. Ce soir, ce sera Noël. Nous n'avons pas le droit d'avoir froid.

Elle s'installa à la fenêtre. À côté d'elle, Marie disait :

- Ce sera Noël et personne ici pour prendre soin de nous!

- C'est mieux ainsi, fit la Biquette, avec un sourire. Ils ne remarqueront rien.

Quand juste un peu avant minuit les premières cloches se mirent à sonner, un immense cheval noir s'avança dans la rue, suivi d'une poule et de deux cochons, de dizaines de pigeons, de trois moutons, de paons, de chats, de chiens, de chèvres... On ne voyait pas la fin de ce mystérieux troupeau, silencieux dans la nuit toujours blanche.

- Bikka! cria la Biquette.

Elle venait de l'apercevoir, lui, son Bikka, entre toutes les bêtes qui s'étaient arrêtées devant la maison.

Sans prendre le temps de réfléchir, la Biquette s'élança par la fenêtre. Marie poussa un cri, hurlement de terreur qui s'arrêta net : la Biquette tombait doucement, souriante, aussi légère que la neige, son manteau rouge bien gonflé par le vent.

Derrière les animaux s'avançait un long traîneau tiré par une vache. L'homme en noir menait l'équipage. Alors, Marie sauta elle aussi, et de toutes les fenêtres tombèrent des manteaux rouges, tous les enfants sautaient des fenêtres, il tombait des enfants dans des manteaux rouges, bien boutonnés jusqu'au menton. Il tombait des enfants rouges.

Lorsque les enfants furent assis dans le traîneau, l'homme en noir attela tous les animaux, Bikka le chien en tête, la vache de Marie, les cochons de Phil-le-noir, les pigeons du grand Pierre, le cheval de Simon et les autres animaux qui s'offraient en cadeau à chacun des enfants. Ensuite, l'homme imposa le silence.

- Personne n'a le droit d'enlever aux enfants leur enfance! lança-t-il d'une voix tonnante qui résonna sur toute la ville. Personne! répéta-t-il en regardant le ciel.

Et, sans attendre, il ordonna le départ. Le traîneau s'éleva dans la nuit et disparut au-dessus des maisons. Le rire des enfants rouges retombait sur la ville et se mêlait, joyeux, aux carillons de Noël.

Si vous voyez, cette nuit, passer cet étrange équipage, ne vous étonnez pas. Il navigue toujours, cherchant d'autres enfants qui attendent en silence l'homme drapé de noir.

Note : L'Hôpital des Enfants rouges a été fondé à Paris en 1534 par Marguerite de Valois, sœur de François Ier, pour recueillir les orphelins de la ville de Paris que l'on habillait de rouge. Il devint plus tard l'Hospice des Enfants rouges.

Ce conte de Noël a été écrit pour Le Devoir en 1997.

LES CONTES DE NOËL DU HUFFINGTON POST QUÉBEC

- 1er décembre - Un joli compte de Noël - Réjean Bergeron

- 2 décembre - Le père Noël n'existe pas - Bianca Longpré

- 3 décembre: Le dernier cadeau - Yannick Marcoux

- 4 décembre: Pour Noël, j'aimerais manger trois fois par jour... - Virginie Chaloux Gendron

- 5 décembre: «Scrooge» Couillard et le Noël de l'austérité - Yanick Barrette

- 6 décembre: Pour toi chère Clotilde - Patrick Laperrière

- 7 décembre: Une odeur merveilleuse de beurre chaud, de citron, et de cannelle - Savignac

- 8 décembre: Un Noël de plus en célibataire - Isabelle Tessier

- 9 décembre: Un Noël dans le Bronx - Steve E. Fortin

- 10 décembre: L'étrange histoire de Monsieur Perdu - Karim Akouche

- 11 décembre: Le conte «trash» de la cloche - Josée Durocher

- 12 décembre: Les doux Noëls silencieux d'une petite autiste - Marie Josée Cordeau

- 13 décembre: 24 décembre, 1001 Notre-Dame - Steve Marchand

- 14 décembre: Père Noël: un dieu unique parmi plein d'autres - Sophie Jama

- 15 décembre: L'histoire d'un conte... - Pascal Henrard

- 16 décembre: Un Noël dans la solitude - Suzie Pelletier

- 17 décembre: Ceci n'est pas un conte pour enfants - Anne-Marie Dupras

- 18 décembre: L'invention diabolique de la fête de Noël - David Sanschagrin

- 19 décembre: Un Noël de peluche - Florence Meney

- 20 décembre: Le petit garçon qui disait non - Nicolas Whiting

- 21 décembre: Cher père Noël - Caroline Dubois

- 22 décembre: La dernière légende de Noël - Robert Laplante

- 23 décembre: Un pas vrai conte de Noël - Claude Aubin

- 24 décembre: Les enfants rouges - Christiane Duchesne

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