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13/02/2017 11:32 EST | Actualisé 13/02/2017 11:32 EST

Lettre à mon ami québécois

L'humanité est toujours belle lorsqu'elle brille de toutes ses couleurs. On ne peut qu'espérer que cette nuit fétide ait été l'occasion de féconder durablement le vivre-ensemble à Québec. Cela dit, il y a quelque chose qui m'intrigue. Me permets-tu de t'en parler bien amicalement ?

Cher ami,

De la nuit fétide au crachin de solidarité

Il est venu au clair de lune. Au rythme de sourates récitées, il est entré par effraction. Ce soir-là, comme souvent, ils priaient, ils riaient, ils échangeaient, brillants d'avenir, au cœur d'une ville riche d'avenir. Il est venu, la mort en main, la face rouge, rouge des grondements intérieurs, des farfouillis de haine, des rhapsodies populistes aux accents xénophobes. Loin de la part lumineuse de l'anthropologie et des sciences politiques qu'il étudiait, il s'est visiblement laissé convaincre que les « pulsations de l'humanité » s'arrêtaient aux portes de l'islam. S'en est suivi un drame épouvantable. Les morts se sont entassés. Les blessés se sont accrochés à la vie. La prière s'est tue. Laissant place à la stupeur, le deuil, la veuve et l'orphelin.

Face à cet acte infâme, j'ai vu de flamboyants bouquets humains se former partout à travers le pays afin de conjurer le brouillard de cette fameuse nuit putride de janvier. Ce soir-là, la boursouflure des discours prononcés traduisait bien la réaction médusée d'une ville qui avait tragiquement perdu son innocence. L'as-tu remarqué comme moi, cher ami ? C'est comme si de nombreux politiciens et concitoyens prenaient brusquement conscience de la bêtise au front de taureau, pourtant longuement dénoncée auparavant.

Ce soir-là en tout cas, les mots jouaient le rôle d'une sagaie chargée de transpercer nos peurs afin qu'émergent nos aspirations au vivre-ensemble. Discours après discours, j'entendais un immense cri de douleur, un coup de tonnerre dans le ciel obscur de l'islamophobie. Le temps d'une vigile, nous avons essayé de lancer notre résilience sur la face blême de l'innommable. C'était une éructation indignée, une révolte hurlée en silence, mais à la mesure de l'acte commis.

Mon cher ami, tu conviendras avec moi que cet élan d'amour et de solidarité était magnifique à voir. L'humanité est toujours belle lorsqu'elle brille de toutes ses couleurs. On ne peut qu'espérer que cette nuit fétide ait été l'occasion de féconder durablement le vivre-ensemble à Québec.

Cela dit, il y a quelque chose qui m'intrigue. Me permets-tu de t'en parler bien amicalement ?

Le refus de la culpabilité par association

Au lendemain de la fameuse nuit macabre, je t'ai entendu crier que tous les Canadiens n'étaient pas racistes. C'est vrai. Je t'ai entendu scander que tous les Québécois n'étaient pas racistes. C'est vrai. Je t'ai entendu dire qu'il ne fallait surtout pas prendre la partie pour le tout et donner libre cours aux amalgames. C'est vrai. Plus largement, je n'ai pas vu un politicien, un leader d'opinion ou un chroniqueur demander au peuple québécois de se désolidariser de cet acte ignoble. Pourquoi en serait-il autrement ? Pourquoi t'excuses-tu ? Pourquoi cries-tu, « pas en mon nom » ? Fais-toi z'en pas mon chum. Pour avoir été parfois réduit à une vision misérabiliste et alarmiste de l'Afrique, je ne ferais pas d' « amalgame à l'envers », si tu permets l'expression.

Tu n'as pas à avoir honte ni à t'excuser outre mesure pour la connerie d'une personne. Elle ne t'appartient pas. Laisse cette honte envahir les hérauts décomplexés de la parole sanguinolente qui ont nourri de haine ce loup dit solitaire. Laisse ce fardeau accabler tous ceux et celles qui à travers le monde, font de l'argent sur du voile; tous ceux et celles qui font du populisme un fonds de commerce électoral.

Le rejet de la culpabilité par association que tu appelles de tous tes vœux doit valoir pour tous.

Mais, l'histoire nous ouvre aujourd'hui ses plis pour que tu comprennes ce que certaines communautés endurent quotidiennement : la culpabilité par association. Plus explicitement, l'occasion m'est donnée de t'inviter à faire de tes principes des valeurs. Ainsi donc, le rejet de la culpabilité par association que tu appelles de tous tes vœux doit valoir pour tous.

Non à tous les amalgames

Autant les musulmans n'ont pas à se sentir comptables de la bêtise d'une personne se revendiquant de l'Islam, autant ce drame ne t'engage pas spécifiquement. Cela va même plus loin. L'image de quelques gangs violents aux États-Unis n'est pas celle de tous les noirs à travers le monde. De fait, garde-toi de considérer tout musulman comme un terroriste potentiel. De la même manière, abstiens-toi de croire que tout Noir est un brigand en puissance. Si tu es attentif, tu te rendras très vite compte qu'il existe de nombreux contre-témoignages positifs au sein même de ces communautés.

Qui plus est, mon expérience en enseignement m'aura définitivement convaincu que l'intelligence comme la bêtise ne sont l'apanage d'aucune couleur de peau. Dans le fond, il « n'y a pas de couleur pour être stupide, ignorant, raciste et borné. Pas une couleur attitrée à l'absurdité. Pas une couleur qui prouve ton intelligence. Pas une couleur qui témoigne de ta tolérance » (Kery James).

Tu me diras sans doute qu'il revient aux « immigrants » de faire les efforts nécessaires pour s'intégrer dans la communauté québécoise et plus largement canadienne. Je suis tout à fait d'accord. Plusieurs y souscrivent d'ailleurs et vivent de manière tout à fait intégrée dans leur « société d'accueil ». Ce fut le cas des personnes tombées récemment sous les balles de l'ignorance.

Toutefois, j'ai également la faiblesse de penser que la meilleure intégration se veut bidirectionnelle. On ne s'intègre pas dans le rejet. Au moment où j'écris ces quelques mots, plusieurs étudiants étrangers ont du mal à trouver ou à se faire accepter dans un groupe de travail dans le cadre de leur scolarité. Sais-tu pourquoi? Parce qu'il y a une idée répandue selon laquelle ils seraient moins bien instruits que vous autres iciiiite. Bien évidemment, il faut se garder de généraliser. Mais des exemples comme celui-ci, je peux t'en donner à profusion.

Au demeurant, tu l'auras sans doute remarqué, cher ami, le but de mon propos était essentiellement de montrer que les amalgames forment souvent la lie et l'aiguillon de l'exclusion, du racisme et de la xénophobie.

Dis-moi, veux-tu aller prendre une bière avec moi ? On continuera à jaser. Je suis convaincu qu'on gagnerait à se connaître davantage. Mais pour ça, il faut qu'on puisse parler.

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