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19/06/2018 11:36 EDT | Actualisé 19/06/2018 11:36 EDT

La fabrique des migrants

S'il est vrai que l'Occident ne peut et ne veut pas accueillir toute la misère du monde, il ne lui reste plus qu'à s'abstenir d'en produire.

Handout . / Reuters
Des migrants sur l'Aquarius, bateau de sauvetage en mer Méditerranée éventuellement accueilli par l'Espagne.

Comme à chaque période printanière ou estivale, on assiste à un immense tintamarre autour du déferlement de migrants sur les côtes occidentales. Il existe une multitude de causes complexes et profondes qui peuvent pousser les individus à se déplacer vers de nouveaux ailleurs. Et parmi ces causes les structures économiques mondiales occupent une place importante.

On ne le dira jamais assez, toutes ces personnes qui migrent au péril de leurs vies vers l'Occident sont dans leur immense majorité le signe visible, le symptôme, le reflet d'une situation d'anomie sociale à l'échelle mondiale. Elles constituent un ressac des inégalités sociales engendrées par un néolibéralisme prédateur. C'est la rançon d'une richesse qui se dresse sur un fond d'injustices meurtrières.

La crise migratoire se nourrit des injustices sociales

La traversée de la Méditerranée ou du désert américain est, pour une part, l'expression de la détresse réelle d'une catégorie de la population mondiale et, pour d'autre part, le refus de cette détresse-là. C'est autant le marqueur d'un système sans cœur que l'espoir pour de nombreux migrants d'offrir un avenir meilleur à leurs enfants.

S'il est vrai que l'Occident ne peut et ne veut pas accueillir toute la misère du monde (contrairement aux idées reçues, elle accueille déjà si peu), il ne lui reste plus qu'à s'abstenir d'en produire. Personne ne quitte son pays de gaieté de cœur pour traverser le désert et la Méditerranée qui sont aujourd'hui les cimetières de ce qu'il convient d'appeler la IIIe Guerre mondiale. Elle se déroule actuellement avec une violence inouïe dans l'obscurité des nuits ténébreuses et agitées de la Méditerranée. Loin des projecteurs et moins spectaculaire que les deux premières guerres mondiales, elle n'en est pas moins meurtrière.

C'est la souffrance invisible de ses milliers de travailleurs qui, contre un salaire de « marde », produisent quotidiennement le café, le cacao, les fruits exotiques, les vêtements à destination du Nord. C'est la souffrance inaudible de ces milliers d'enfants qui, dans des conditions exécrables, travaillent quotidiennement afin d'extraire des mines du Congo la matière première qui servira à la fabrication de nos téléphones. C'est la souffrance de ces peuples du Sud dont les dirigeants, avec la complicité des multinationales, pillent et dilapident les richesses locales. C'est la souffrance de ces peuples du Sud qui assistent impuissants au pillage et à la dilapidation de leurs richesses par la classe dirigeante et les multinationales. C'est enfin la souffrance de ces populations qui trinquent quand les grandes puissances fomentent sans foi ni loi des guerres économiques sous prétexte de lutter contre le terrorisme.

Confrontés à cette souffrance que leur livre le système économique mondial, aucune citadelle, aucune bastille n'apparaît imprenable.

Confrontés à cette souffrance que leur livre le système économique mondial, aucune citadelle, aucune bastille n'apparaît imprenable. Aucune « génération identitaire » même armée ne pourra résister à l'instinct de survie qui, tel un supplément d'âme, une potion magique, une force insoupçonnée transforme les peurs en courage sans borne. Autant dire que la multiplication des lois restrictives/répressives, l'élévation des murs, la bunkerisation des États, la construction de nouvelles frontières, l'érection des barricades contre les gueux, les peu, les riens, les chiens, les maigres ou les nègres de ce monde est une fuite en avant. Elles n'y changeront rien. L'instinct de survie les poussera toujours, ces « vagabonds de la pauvreté », ces orphelins du climat, ces sacrifiés de la finance et ces « mendiants du festin mondial », vers ce qu'ils estiment à tort ou à raison être la porte de sortie de leur misérable condition. Comme dit le proverbe Camerounais « l'ampoule grillée n'a pas peur de court-circuit ».

John Moore via Getty Images
Un enfant et son père du Honduras sont interceptés par des agents américains près de la frontière Mexique-États-Unis, le 12 juin 2018. Ils seront ensuite envoyés dans un centre de rétention, où une possible séparation les attend.

Soigner le mal plutôt que la douleur

Disons à ceux et celles qui ne veulent plus voir les migrants arriver sur les côtes occidentales que l'horizon annonce une bonne et une mauvaise nouvelle. La « mauvaise nouvelle » c'est qu'à l'allure où vont les choses, nous ne sommes peut-être qu'au début d'une vaste transhumance. Si aujourd'hui l'Occident est confronté essentiellement à la gestion des migrants de type économique, il sera très prochainement confronté à la gestion des migrants et réfugiés de type climatique. Ils arrivent et les arguments à décharge du type « ce sont les règles du marché », « nous ne sommes pas responsables de la misère des nations », « l'hospitalité universelle est une fiction », etc. seront de moins en moins crédibles. Qui sème le vent récolte la tempête. Qui crache en l'air doit s'attendre à recevoir son crachat sur la face. Comme on fait son lit, on se couche.

La « bonne nouvelle » est qu'il est toujours possible de changer le cours des choses. La situation est loin d'être irréversible. Mais pour ce faire, il faut s'employer plus que jamais à supprimer les conditions de production de la crise migratoire. À défaut de travailler en amont pour plus de justice (sociale, économique et climatique) entre les nations, il va falloir faire place à une horde de migrants défigurés et déshumanisés par le labeur d'une vie nue et amochée par un système économique profondément injuste qui fait depuis longtemps le lit de la prospérité de quelques-uns.

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En réalité, les obligations de l'Occident dans le contexte actuel sont à la mesure de ses responsabilités historiques dans la fabrique passée et actuelle des migrants. Entendons-nous bien, il ne s'agit pas d'une obligation de charité, mais d'un intérêt mutuel bien compris et d'une exigence de justice. La différence entre les deux obligations est aussi grande que la distance qui sépare la capacité du capitalisme à créer la richesse et son incapacité à la répartir équitablement.

Du reste, loin d'être un procès contre l'Occident, cette réflexion n'avait d'autre ambition que de démontrer que la crise migratoire qui « ébranle » aujourd'hui l'Occident est consubstantiellement liée à la concentration des richesses - produites collectivement-entre les mains d'une minorité d'États et de personnes. Entre ces deux réalités, il y a un lien de cause à effet. Ce sont les deux faces d'une même pièce. Un défi historique est dès lors lancé à l'Occident. Il lui appartient d'être à la hauteur de ses Lumières si souvent vantées.

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