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27/11/2018 14:01 EST | Actualisé 27/11/2018 14:14 EST

Phénomène social majeur en Italie: les femmes se battent pour leurs droits

Il s'agit d'un événement de grande importance dans le paysage féministe italien: le mouvement exige davantage de droits, de sécurité et de liberté pour les femmes.

Simona Granati - Corbis via Getty Images
À Rome, le 24 novembre 2018, des dizaines de milliers de femmes se sont rassemblées pour manifester contre la violence des hommes envers les femmes.

Il se peut que les lectrices et lecteurs du Québec n'aient pas eu la chance d'apercevoir un phénomène social majeur qui est en train de se développer en Italie. Je profite donc de cette plateforme pour donner un peu plus de visibilité aux mouvements des femmes qui sont en train de se mobiliser en Italie, sur plusieurs fronts.

Le samedi 24 novembre, au moins 150 000 femmes ont parcouru les rues de Rome pour dénoncer les violences des hommes contre les femmes, ainsi que les discriminations et les restrictions des droits qui affectent les femmes dans l'Italie contemporaine.

Il s'agit d'un événement de grande importance dans le paysage féministe italien: le mouvement qui a organisé cette mobilisation — parmi d'autres qui l'ont précédée et qui la suivront — porte le nom «Non una di meno», soit «Pas une de moins», et fédère des regroupements féministes de différentes orientations et avec différentes visées politiques. Ce mouvement, qui exige davantage de droits, de sécurité et de liberté pour les femmes, embrasse en même temps les revendications similaires d'autres communautés marginalisées en Italie: les immigré.e.s et les personnes LGTBQIA+, contre lesquels l'actuel gouvernement italien adopte des positions extrêmement problématiques depuis son élection en mars dernier.

L'appel à la mobilisation du 24 novembre rappelle les principaux combats que les femmes italiennes sont malheureusement encore obligées de mener sur une base quotidienne.

Pacific Press via Getty Images
Manifestation organisée par le mouvement «Non una di meno», soit «Pas une de moins», qui fédère des regroupements féministes de différentes orientations et avec différentes visées politiques.

Les éternels combats que doivent mener les femmes

Pour commencer, depuis son approbation en 1978, la loi 194 qui encadre l'accès des femmes à l'interruption volontaire de grossesse (IVG) est, dans les faits, une loi «désarmée». La loi prévoit, pour ne pas froisser les sensibilités catholiques du pays, la possibilité d'objection de conscience pour les médecins et le personnel sanitaire, ce qui, dans les faits, prive les femmes dans certaines régions d'Italie de l'accès à ce que la loi devrait leur garantir. Selon les données de 2016, en Sicile, le pourcentage de médecins qui refusent de pratiquer l'IVG est de 87,6%, soit 92,9% en Trentino-Alto Adige, 93,3% en Molise et 90,2% en Basilicata.

Malgré tout cela, la droite et les forces catholiques n'arrêtent pas de mener des attaques contre la loi 194. Ces attaques sont devenues plus subtiles avec le temps. Puisque la bataille ne semble pas pouvoir être gagnée au Parlement, les administrations municipales et régionales de droite ont commencé à réaliser des initiatives locales de restriction de l'accès à l'IVG.

Un exemple: début octobre dernier, l'administration locale de la Lega (parti d'extrême droite xénophobe et qui canalise les forces réactionnaires) à Verona a approuvé une motion qui octroie des financements aux associations catholiques qui promeuvent des initiatives contre l'IVG. Par cette même motion, Verona s'est proclamée «Città a favore della vita», ce qui équivaut à «Ville en faveur de la vie», ou, pour faire court: «Ville pro-vie».

NurPhoto via Getty Images
Ce mouvement, qui exige davantage de droits, de sécurité et de liberté pour les femmes, embrasse en même temps les revendications similaires d'autres communautés marginalisées en Italie.

De nombreuses femmes dénoncent le climat oppressif

S'en sont suivi de nombreuses manifestations de femmes qui ont dénoncé le climat oppressif, de surveillance et restriction de leur liberté de choix en s'habillant avec des robes écarlates et des coiffes blanches comme les servantes de Handmaid's Tale. Les mêmes tenues que les femmes du mouvement Non una di meno avaient déjà utilisées à Milan, en mai dernier, pour souligner le quarantième anniversaire de l'approbation de la loi 194 — et pour rappeler tout le chemin qu'il reste encore à faire.

Le projet de loi a suscité l'opposition très forte des mouvements des femmes en Italie, mais aussi des Nations Unies, surtout à cause de son positionnement très problématique par rapport à la violence conjugale.

En profitant, dans la meilleure tradition italienne, de la période des vacances pour mener des sales coups pendant que les gens se renseignent moins sur l'actualité, le 1er août dernier, un sénateur de la Lega, Simone Pillon, a déposé un projet de loi pour reformer le droit de la famille, et plus spécifiquement les normes pour la garde des enfants en cas de séparation des parents. Ce projet de loi a suscité l'opposition très forte non seulement des mouvements des femmes en Italie, mais aussi des Nations Unies, surtout à cause de son positionnement très problématique par rapport à la violence conjugale.

D'abord, le projet de loi introduit la médiation obligatoire dans le processus de séparation. Non seulement cela implique des coûts supplémentaires considérables pour les personnes impliquées, mais menace aussi la sécurité et la santé mentale des femmes vivant des situations de violence conjugale — et pour lesquelles la séparation vise à cesser les contacts avec le partenaire violent.

Ensuite, pour pouvoir être exonérées de certaines obligations de la loi, on demande aux femmes victimes de violence conjugales de «prouver» ces mêmes violences (évidemment sans expliquer comment), ainsi que de prouver que les violences sont «continues et ininterrompues».

En l'absence de preuves suffisantes, par exemple, la mère qui quitte la maison de famille pour se mettre à l'abri dans une structure d'accueil pour femmes victimes de violence conjugale pourra se voir enlever ses enfants mineurs, qui seront obligés d'avoir des relations avec le père violent jusqu'à ce que les violences ne soient «prouvées».

L'Italie est profondément imbue d'une culture qui attribue une valeur très mince au consentement des femmes, qui considère le harcèlement sexuel comme une arme de séduction et qui rend légitimes les violences faites aux femmes par le mythe encore vivant de «l'homme passionnel».

Finalement, le mouvement Non una di meno, qui est en ce moment dans un état de mobilisation permanente, nous rappelle la réalité quotidienne — et moins visible à la une des médias d'information — du harcèlement sexuel et des agressions sexuelles envers les femmes. Le mouvement Non una di meno a d'ailleurs organisé une mobilisation générale pour protester contre ce projet de loi, le 10 novembre dernier.

L'Italie est encore profondément imbue d'une culture qui attribue une valeur très mince au consentement des femmes en matière de relations sexuelles; qui considère le harcèlement sexuel comme une arme de séduction; qui rend légitimes les violences faites aux femmes tantôt par le mythe encore vivant de «l'homme passionnel», tantôt en accusant les victimes «d'avoir cherché» l'agression (par exemple, en portant une minijupe), tantôt par le silence et les têtes tournées de l'autre côté (ça arrive dans les meilleures familles), souvent par l'indifférence d'une classe politique toujours majoritairement masculine — et, à l'heure actuelle, profondément masculiniste.

Si vous lisez l'italien, allez lire les histories recueillies par le projet «Non molestarmi» (ne me harcèle pas): des histoires d'«entitlement» masculin ordinaire en Italie, des histoires quotidiennes de femmes, que toute femme italienne connait même trop bien — et qui donnent des frissons.

Si vous le voulez bien, je continuerai de vous renseigner sur tout cela dans les semaines à venir.

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