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Parlons de la nouvelle classe ouvrière

J'ai des nouvelles pour Justin Trudeau: la classe moyenne n'existe plus.

L'agenda économique de Justin Trudeau tourne autour d'un seul et même argument, selon lequel il est le champion de la classe moyenne. Il invoque la classe moyenne comme une justification pour chacune de ses décisions incluant les soirées privées de financement avec des milliardaires chinois, la promotion de ventes d'armes au régime saoudien et son attitude nonchalante envers les décisions les plus controversées du président Trump.

J'ai des nouvelles pour ce beau parleur: la classe moyenne n'existe plus.

La classe moyenne qui à l'époque était robuste et forte a été anéantie par un nouveau marché du travail complètement transformé par de nouvelles pratiques d'emploi et par les nouvelles technologies. Une nouvelle classe ouvrière a émergé, où cols blancs et cols bleus travaillent désormais de plus en plus à contrats. Cette nouvelle classe ouvrière occupe des emplois à court terme, sans avantages sociaux ni régimes de retraite.

La semaine dernière, le gouvernement fédéral a publié les résultats d'un sondage Ekos démontrant la croissance rapide et prononcée de cette nouvelle classe de travailleurs précaires. En 2009, 29% des Canadiens jugeaient que leur statut était précaire. Six ans plus tard, ce chiffre s'élève à 44%.

Je parlais récemment avec une professeure d'université en Ontario qui travaille dans ce cycle perpétuel de contrats sous-payés et qui n'arrive pas à économiser suffisamment pour assurer l'avenir de sa famille. Il y a 25 ans, on lui aurait donné un emploi bien rémunéré. Maintenant, on lui offre un contrat à durée déterminée qui sera renouvelé ou non. À l'époque, elle aurait certainement fait partie de la classe moyenne et elle aurait contribué à faire croître l'économie, par ses investissements et ses dépenses. Maintenant, elle se rapproche progressivement du statut du travailleur temporaire à temps partiel qui occupe un emploi mal rémunéré.

Le premier ministre n'arrête pas de répéter qu'il a un plan pour aider les gens à rejoindre la classe moyenne, mais la solution qu'il propose n'est qu'une continuation des mêmes politiques qui ont mené à l'érosion de cette même classe moyenne.

Prenons par exemple sa proposition phare d'allégement fiscal pour la classe moyenne. Sous cette mesure du premier ministre Trudeau, quelqu'un qui gagne entre 50$ et 100$ l'heure reçoit l'allégement le plus généreux, tandis que la personne qui gagne 23$ l'heure ou moins ne reçoit strictement rien. Comment M. Trudeau et son entourage peuvent-ils penser que ce sont les banquiers et les ministres de son cabinet qui forment cette classe moyenne dans le besoin? Peut-être ne réalise-t-il tout simplement pas que les familles qui tentent d'offrir ce qu'il y a de mieux à leurs enfants n'y arrivent pas avec, pour plusieurs d'entre elles, moins de 23$ l'heure. La déconnexion entre les besoins et les politiques est frappante.

Il y a un monde de différence entre ma réalité et celle de Justin Trudeau.

Mes grands-parents travaillaient dans des mines. L'université n'était pas une option pour eux. Ils ont décroché de l'école secondaire pour travailler et subvenir aux besoins de leur famille. Quand mon père a eu 40 ans et qu'il avait finalement amassé assez d'argent, il a décidé de retourner sur les bancs d'école pour avoir enfin l'occasion de faire un choix de carrière. Il est devenu professeur d'économie dans un collège communautaire.

L'éducation est un des facteurs principaux d'émancipation de la classe moyenne. Mes parents ont été capables de s'acheter une maison et d'investir en vue de leur retraite. Ce cheminement vers la sécurité financière, l'accès à la propriété et l'épargne était la marque commerce de la classe moyenne. Cette réalité n'existe plus.

Cette réalité a été systématiquement démantelée par les gouvernements libéraux et conservateurs, qui nous ont dit que la délocalisation des emplois, au nom des sacro-saints traités commerciaux, et les allégements fiscaux accordés aux compagnies les plus profitables seraient bénéfiques pour nous. Dans les faits, les réductions d'impôts aux grandes entreprises n'ont permis qu'une chose: faire augmenter les marges de profits de celles-ci. Et pendant que les accords commerciaux se multiplient, le statut des travailleurs se précarise.

Donc quelles sont les solutions?

Une économie saine, tout comme un écosystème sain, requiert un équilibre et une diversité à tout niveau. Il est temps de rétablir l'équilibre pour ceux, de plus en plus nombreux, qui sont confrontés à une réalité économique précaire.

Nous devons nous attaquer à la crise croissante de la dette étudiante. L'accès à une éducation et à une formation gratuite deviendra encore plus important alors que les emplois sont de plus en plus menacés en raison de la tendance à l'automatisation dans tous les secteurs de notre économie.

Nous devons renverser la stratégie de façon à alléger le fardeau fiscal de ceux qui gagnent 23$ l'heure et moins, au lieu de donner les plus grosses baisses à ceux qui font 200 000$ par année.

Nous devons renverser la stratégie de façon à alléger le fardeau fiscal de ceux qui gagnent 23$ l'heure et moins, au lieu de donner les plus grosses baisses à ceux qui font 200 000$ par année.

Le gouvernement fédéral doit revoir sa façon de faire les choses. Présentement, le plus important employeur de travailleurs temporaires contractuels au Canada est le gouvernement fédéral. Plusieurs de ces employés finissent par travailler à long terme, mais on leur refuse un statut d'employé permanent pour éviter d'avoir à assumer les charges de la protection sociale et de la sécurité d'emploi. Cette exploitation existe à tous les niveaux de la fonction publique. Nous devons montrer l'exemple au sein de la fonction publique et garantir une meilleure sécurité d'emploi pour ces travailleurs contractuels.

De plus, le gouvernement fédéral doit insister auprès des compagnies qui quêtent des subventions fédérales pour que les emplois qui découlent de ces investissements fédéraux soient équitables. C'est le temps de rendre l'attribution de ces subventions conditionnelles à la création d'emplois stables au Canada. Si vous voulez de l'argent du gouvernement fédéral, engagez-vous à créer des emplois et à former les travailleurs dans une perspective à long terme.

La classe moyenne s'est atrophiée à la suite d'une série de choix politiques et de l'absence de volonté à s'adapter à la modernisation du marché du travail, qui a exacerbé les inégalités économiques et sociales. La nouvelle classe ouvrière a été laissée à elle-même. Nous devons donc commencer à faire des choix économiques rationnels qui vont faire basculer une génération de travailleurs précaires, qui passe trop de temps à chercher et gérer des contrats, vers une génération qui peut mettre tout son talent et sa créativité au service de sa collectivité.

La nouvelle classe ouvrière est en droit d'en exiger plus, alors qu'on ne cesse de lui dire qu'elle est chanceuse de pouvoir en accepter moins. Nous ne sommes pas nés pour un petit pain et nous ne sommes pas des porteurs d'eau. Il est temps de rehausser la barre de nos attentes et de se battre pour nos droits économiques et pour des conditions d'emploi décentes.

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