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13/06/2015 08:37 EDT | Actualisé 13/06/2016 05:12 EDT

Profilage politique: un rapport accablant de la Ligue des droits et libertés

C'est la fois où ils ont menacé la foule avec un gun, rue Chateaubriand.

C'était en mars 2014. Hélicoptères dans le ciel. Antiémeute en surnombre. La cavalerie déployée. Le scénario écrit d'avance. On aurait dit une fête foraine. Même la SQ avait été invitée au party.

La manifestation se mettait à peine en branle que déjà le piège se refermait. Tous faits comme des rats.

Que vous ayez marché dans la rue ou que vous soyez resté sur le trottoir à observer la scène n'y changeait rien. Pour espérer s'en tirer, il fallait passer à travers le filtre policier.

Vous êtes un travailleur des médias ? Passez votre chemin. Le SPVM a tout à perdre d'un journaliste pris au piège qui s'époumone sur Twitter.

Vous avez le cheveu gris, un manteau de bonne facture, l'air à peu près professionnel ? Passez votre chemin. Le 15 mars 2014, à l'angle des rues Jean-Talon et Chateaubriand, il ne fallait avoir l'air ni trop jeune ni trop crotté.

Nous étions près de trois-cents, confiné-es à l'intérieur d'un périmètre serré établi par le cordon antiémeute. Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'on n'y aurait pas joué aux quilles. Misanthropes et claustrophobes s'abstenir.

Cette foule, elle était prise en étau, mais calme. Victime de profilage social et politique, mais paisible. Attaquée dans sa liberté de rassemblement, de conscience et d'expression, mais tout ce qu'il y a de plus refroidi. Parce que oui, y faisait frette en maudit !

Rendu à ce point, on s'attendrait à ce que la partie soit terminée. Remettez les constats, que tout le monde sacre son camp chez soi. C'était sans compter la clairvoyance de cet agent qui a décidé d'ajouter un peu de son sel à cette belle aventure.

Qu'a-t-il fait ce grand innocent ? Monté sur un balcon au deuxième étage, il a maintenu son gun pointé en direction de la foule, que dis-je, en direction de la forêt de têtes qui se trouvait devant lui.

Je ne sais pas si le maire Coderre s'est déjà fait pointer par un gun. Ça vaudrait la peine d'aller le lui demander à la prochaine séance du Conseil municipal. Moi, j'ai trouvé ça épeurant. Et comme nous étions déjà en situation de détention, j'ai trouvé ça particulièrement ignoble.

* * *

Ce qui rend cette histoire intéressante, c'est qu'elle n'a rien d'exceptionnelle. Profilage politique, déploiement abusif de force, négation de la liberté d'expression et de rassemblement, violation de droits survenant après l'arrestation... tout ça est devenu banal. Le droit de manifester est en péril au Québec. La répression politique y atteint des proportions systémiques.

Dans un rapport déposé mercredi, que je vous invite fortement à lire, la Ligue des droits et libertés dresse un portrait très dur de la répression en contexte de manifestations. Une recherche fouillée. Un portrait chiffré. Des conclusions sans équivoque.

En 2013 et 2014, des 139 manifestations répertoriées pendant lesquelles l'itinéraire n'avait pas été divulgué, seules 23 ont fait l'objet de répression. Suivant la Ligue, « [il] est impossible d'établir un lien entre la divulgation ou non de l'itinéraire d'une manifestation et le fait qu'elle fasse l'objet d'une intervention policière répressive ». Les motifs ou les groupes derrière la manifestation constituent un indicateur beaucoup plus fiable.

Sans surprise, les manifestations réprimées sont liées au mouvement étudiant, aux groupes anticapitalistes et au mouvement d'opposition à la brutalité policière. Mais le profilage politique, ça n'existe pas à Montréal. Ben non Denis, ben non...

Du 15 mars 2011 au 1er mai 2015, on dénombre un total de 6,901 arrestations, dont plus des trois quarts survenus à l'occasion des quelques 55 arrestations de masse répertoriées durant la même période.

Dans la majorité des cas, ces accusations sont tombées à la suite de leur contestation devant les tribunaux. Ainsi, « 83% des constats d'infraction remis en vertu de P-6 entre 2012 et 2014 se sont soldés par des arrêts de procédures, des retraits d'accusations ou des acquittements ».

Ici, les interventions policières ne sont pas commandées par la règle de droit, elles en usent comme d'un instrument de légitimation. Le SPVM ne peut même pas prétendre faire une application adéquate d'une règlementation pourtant conçue pour réprimer les manifestations. L'objectif est clair. Casser les manifestations. Vider la rue. Dissuader l'expression dissidente sous l'effet de la menace.

Ce qui nous ramène à cette histoire de gun dont je parlais un peu plus haut. L'arme en question est un fusil de type Anti-Riot Weapon Enfield, dit ARWEN. C'est la même arme qui a fait perdre un œil et failli tuer un étudiant en 2012 à Victoriaville.

Dans son rapport, la Ligue des droits et libertés relève que, selon des documents internes de l'École nationale de police, une telle arme ne devrait être utilisée « que pour se protéger ou pour protéger une autre personne contre une menace imminente de mort ou de lésions corporelles graves. Il/elle ne peut donc pas les utiliser contre une foule ou pour protéger des biens. »

On sera tenté d'ajouter : « ni pour intimider ou menacer des gens se trouvant déjà en situation de détention ».

* * *

Plus tôt cette semaine, on entendait le maire de Montréal déchirer sa chemise parce que des agent/es du SPVM n'étaient pas habillés convenablement aux funérailles de l'ex-premier ministre Jacques Parizeau. Sentant l'urgence, la ministre de la Sécurité publique a annoncé que des mesures législatives seraient prises à l'automne.

Rejoint par les médias, ni l'un ni l'autre n'a souhaité réagir au rapport de la Ligue. C'est drôle, hein ?

Mais t'sais, voyons donc ! On n'est pas pour laisser les policier-ères continuer à s'habiller pas propre !

Et vous, vous la sentez l'urgence ?

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