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03/02/2014 12:33 EST | Actualisé 04/04/2014 05:12 EDT

Le Québec survivra-t-il à la Charte?

Le Québec survivra-t-il à la Charte? La question doit être posée parce que le projet de loi 60 nous déchire. Je ne parle pas ici du rejet catégorique exprimé par ses détracteurs déraisonnables qui n'acceptent pas les principes de la séparation de l'Église et de l'État et de la neutralité religieuse de l'État. Ceux qui expriment ce refus devraient tout simplement partir; ils iront dans un pays où c'est toléré. Non, je fais référence au tumultueux débat qui sévit entre les tenants de la laïcité «ouverte» comme Gérard Bouchard et Charles Taylor et leurs opposants plus «républicains» tels que Bernard Drainville et Pauline Marois.

Si les deux groupes s'entendent sur les principes, ils sont en désaccord sur leur degré d'imbrication. Ainsi, les défenseurs de la laïcité ouverte admettent un éventail plus large d'accommodements raisonnables et limiteraient l'interdiction du port de signes religieux aux gardiens de prison, aux juges et aux policiers, tandis que les partisans de la laïcité républicaine interdiraient toutes les personnes directement ou indirectement au service de l'État de porter des signes religieux ostentatoires (les signes non ostentatoires sont permis pour ne pas déranger les chrétiens).

Ce n'est pas la première fois que surgissent des divergences sur le degré d'imbrication des principes d'un système. Nous comprenons aisément qu'un Québécois de l'extérieur de Montréal trouve étrange de découvrir, dès qu'il pénètre sur le territoire de la ville, qu'il est illégal de tourner à droite sur un feu rouge. Bien sûr, ce que l'on tente de gérer avec ces différents systèmes de laïcité, ce n'est pas la circulation automobile, mais bien la diversité, c'est-à-dire les gens. Nous n'avons pas le choix: puisqu'il faut faire rouler l'économie, il nous faut faire venir des étrangers et les utiliser. Pas question toutefois d'accepter qu'ils refusent de s'intégrer, d'autant plus qu'ils s'attendraient sûrement à ce que nous nous assimilions à leur système si c'était nous qui émigrions dans leur pays. Parce que parfois deux torts font un droit.

Face à tous ces nouveaux venus, il faut protéger nos valeurs. Nous ne voulons pas que celles-ci soient remises en question puisque nous savons déjà tout ce qu'il y a à savoir sur la façon de s'y conformer. Alors quand des différences surviennent, au lieu d'engager une conversation et d'apprendre les uns des autres, nous faisons appel à des juges, des avocats et des bureaucrates pour appliquer le système et nous dire quoi faire.

Je sais bien que certaines personnes s'inquiètent de l'hypersexualisation des jeunes filles dans notre société, mais ce n'est pas une raison pour utiliser la question du voile pour ouvrir une conversation sur le sens de la pudeur. On pourrait dire la même chose à propos des Juifs pratiquants et de leurs étranges coutumes faisant du sabbat un jour à part dans la semaine. Car nous n'avons pas perdu grand-chose maintenant que tant de gens doivent travailler le dimanche. Quoi qu'il en soit, les lois du libre marché (un autre système merveilleusement efficace) ont parlé, et tout le monde sait qu'il n'y avait pas suffisamment de place dans notre nation pour deux équipes de la LNH. Go Avalanche!

Mais je digresse. Le sujet qui nous occupe est la gestion de la diversité, et cela requiert des accommodements raisonnables. Ce qui fait problème avec les deux modèles de laïcité, c'est entre autres qu'ils nous viennent eux aussi de l'étranger. Les principes de base de la laïcité ouverte émanent des États-Unis, et ils ont été introduits dans notre culture politique publique par le rapport de la commission Bouchard-Taylor, dans lequel on pouvait lire une citation du philosophe américain John Rawls. Selon Rawls, la justice exige l'existence d'un recoupement consensuel dans la société autour d'un ensemble systématique de règles - Rawls compare cette nécessité aux règlements d'un sport ou d'un jeu (il aimait beaucoup s'amuser et n'a jamais partagé la vaine conviction de ceux qui croient solennellement que la politique est une affaire sérieuse). C'est la raison pour laquelle ces trouble-fête qui refusent d'adhérer au consensus doivent être reconnus pour ce qu'ils sont, c'est-à-dire «déraisonnables» (en fait, c'est à Rawls que nous devons cette merveilleuse insulte).

Quant à la laïcité républicaine, elle est bien sûr importée de France, et son introduction découle d'une volonté de reproduire les spectaculaires réussites en matière d'unification d'un tel modèle (d'ailleurs, il a déjà réussi à créer l'unité entre nous, Québécois sémites). Il est quelque peu étonnant de constater à quel point ce modèle se rapproche de la pensée de Pierre Elliott Trudeau, l'ennemi juré des péquistes. En revanche, leur approche ne souffre pas de son obsession maladive pour la cohérence: là où selon Trudeau, la justice nécessitait une séparation entre l'État et non seulement l'Église, mais aussi la nation, ils se satisfont d'une séparation entre l'État et l'Église; ainsi, seule la religion doit être ghettoïsée.

Mais quand même, rien de tout cela ne constitue une raison pour jeter le bébé de la neutralité avec l'eau du bain américain ou français. Il faut simplement réaliser la neutralité correctement, ce qu'aucun des deux modèles n'arrive à faire. La raison est facile à voir, à condition de saisir la différence entre la «neutralité de l'État face aux religions» et la «neutralité religieuse de l'État». Je m'explique. Supposons que je me trouve devant des personnes de différentes confessions religieuses, qui portent divers symboles religieux. Je peux exprimer ma neutralité face à eux en portant l'ensemble de leurs signes religieux, mais cela ne serait pas juste pour l'athée également présent. Toutefois, si je choisis de ne porter aucun signe, ma tenue est la même que celle de l'athée, ce qui n'est pas juste envers les religieux. Par conséquent, pour être neutre face aux religieux et aussi ceux qui rejettent toute religion - donc pour affirmer ma «neutralité religieuse» ainsi que ma séparation -, il me faudrait semble-t-il porter un uniforme. Et c'est pourquoi, si nous voulons affirmer la neutralité religieuse de l'État, toutes les personnes que nous considérons comme ses représentants devraient porter un uniforme.

Quel type d'uniforme? En 1920, en Arizona, un arbitre de football s'est fait prendre pour un joueur et a reçu une passe. Troublé par cette méprise, il s'est adressé à une propriétaire d'une boutique d'articles de sport. «Pourriez-vous, implora-t-il, me confectionner un chandail qui me différencierait des autres joueurs? Parce que pour être crédible, il faut que ma neutralité soit visible, apparente, concrète.» C'est ainsi qu'est né le chandail rayé des arbitres. Toute personne qui incarne la neutralité de l'État devrait porter ce chandail.

Peut-être pouvons-nous après tout apprendre quelque chose des étrangers.

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