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30/04/2018 21:00 EDT | Actualisé 01/05/2018 05:40 EDT

À qui le progrès? À nous le progrès!

L'orientation que prend le progrès technique ou technologique semble en effet être laissée aux mains des dirigeants d'entreprises privées qui évoqueront devoir répondre aux exigences du marché pour satisfaire la clientèle s’ils veulent rester compétitifs.

Charles-Alexandre Masson
La route menant au travail.

7h25 mardi matin: j'arrive devant l'usine où je travaille. Pour y arriver, j'ai roulé à travers une jeune forêt qui a pris le dessus sur des terres agricoles abandonnées, dues aux différentes causes de dépeuplement de cette région au profit des grands centres, des chocs économiques récurrents, de l'augmentation d'importations d'aliments, meilleurs marchés provenant de tous les horizons vers la région. La petite bâtisse de forme conventionnelle, couverte de tôle, sans logo ni panneau publicitaire affichant sa raison d'être ne laisse que très peu d'indices sur les activités qu'elle abrite. Je lui laisserai ce mystère, car le produit qui en découle importe peu ici.

Après avoir enfilé mon habit de travail, je prends place à mon poste auprès de mes collègues. Parmi ceux-ci se trouve un jeune homme aux innombrables histoires dont les péripéties nous maintiennent en haleine comme s'il s'agissait d'une série télévisée à sensation. Ensuite, il y a cette femme à l'aube de la retraite, utilisant pour s'exprimer, un fond d'humour qui dissimule maladroitement une nostalgie anticipée (elle parle souvent de son dernier congé des fêtes, de son dernier mois de janvier à son poste). Elle quittera son emploi après avoir mis ses mains, ses bras, ses jambes, son savoir-faire et son assiduité au service de l'entreprise durant les 25 dernières années; donc depuis ses tout débuts.

Elle quittera son emploi après avoir mis ses mains, ses bras, ses jambes, son savoir-faire et son assiduité au service de l'entreprise durant les 25 dernières années; donc depuis ses tout débuts.

Mais son départ coïncide avec une arrivée...

Au fond de la salle, des tables de travail ont été retirées pour faire place à un convoyeur autour duquel des ouvriers spécialisés en «stainless steel» attendent sa mise en fonction. Cela dure depuis un bon moment.

Depuis mon arrivée, l'espace autrefois destiné aux techniques artisanales fait place à de la machinerie automatisée parfois neuve et rutilante, parfois vieille et terne. La transition n'est pas facile : elle est coûteuse et n'offre pas de garantie de rentabilité. L'un des deux propriétaires de l'entreprise familiale, le père, n'était aperçu à l'usine que très rarement tellement le travail se faisait de façon autonome par une équipe supervisée par son fils et habituée à la routine. Maintenant, il est sur place à temps plein. Il s'acharne à faire fonctionner coûte que coûte un système automatique moderne, l'obligeant à reprendre du service activement alors qu'il se détachait pourtant lentement de l'entreprise. La cause principale de ce retour intensif au travail? La mise en place plus longue que prévu d'un système d'automatisation maintenant perçu comme un impératif incontournable par la relève. Constatant la taille insoupçonnée du défi, il se retrouve quelque peu pantois devant la résistance de la matière qui ne se laisse pas si facilement manœuvrer, tel un cheval qui serait contrarié de se faire assigner un nouveau maître robotisé.

Il évoque le futur fonctionnement de l'usine et nous convenons ensemble que le gain d'efficacité n'est pas si évident comparé à d'autres alternatives.

Le patriarche me parle du coût des «oeil magique», des cylindres automatiques ainsi que des heures tarifées par les ingénieurs qui lui ont livré cette équation à résoudre. Il évoque le futur fonctionnement de l'usine et nous convenons ensemble que le gain d'efficacité n'est pas si évident comparé à d'autres alternatives.

18h00: les néons sont éteints et je ferme l'usine. J'inscris mes heures pour ensuite sortir et parcourir la même route que ce matin en chemin inverse. Il fait maintenant noir et les lampadaires dispersés éclairent vaguement la route mal entretenue.

Arrivé chez moi, j'ouvre mon compte Facebook. Parmi mes messages, un ami, un vrai, me partage la publication d'une personne qui cherche des journalistes pour écrire des articles sur l'avenir du travail dans un contexte d'automatisation au Québec. Cet ami, connaissant mon intérêt sur la question, m'encourage donc à répondre à l'invitation. Le média en question semble vouloir faire appel, tels les Grecs de l'antiquité, à l'oracle qui éclairera le peuple à savoir si la guerre sera victorieuse, si les récoltes ou la pêche seront fructueuses ou l'avenir sera plutôt parsemé de défaites guerrières et de famines atroces.

On laisse maintenant la parole à des gens qui interprètent les écrits des spécialistes ainsi qu'une multitude de données nous offrant au final une espèce de longue-vue qui nous permettrait de voir dans l'avenir un destin collectif préétabli par la force des choses.

Les techniques de prédiction de l'avenir se sont transformées depuis l'ère des oracles. On laisse maintenant la parole à des gens qui interprètent les écrits des spécialistes ainsi qu'une multitude de données nous offrant au final une espèce de longue-vue qui nous permettrait de voir dans l'avenir un destin collectif préétabli par la force des choses. Comme si la démocratie, généralement exclue des lieux de travail ou autour de ceux-ci où s'imposera cette automatisation, ne comptait pas dans son mandat la fonction d'orienter le progrès technique dans le sens du bien commun, du progrès social et de l'amélioration des conditions de travail selon le souhait des principales personnes concernées: les travailleuses et les travailleurs.

L'orientation que prend le progrès technique ou technologique semble en effet être laissée aux mains des dirigeants d'entreprises privées qui évoqueront devoir répondre aux exigences du marché pour satisfaire la clientèle s'ils veulent rester compétitifs. Ainsi, malgré ce changement qui se généralise soit issu d'une addition de décisions au sommet, on présente les orientations des progrès technologiques comme un phénomène autonome sur lequel les citoyens et travailleurs n'ont et n'auront aucun contrôle. Cela me laisse une drôle d'image: c'est un peu comme si ce progrès était un train sans conducteur fonçant à vive allure et qu'il fallait, devant lui, à toute vitesse, construire les rails au fur et à mesure en tentant d'anticiper sa course, faute de quoi nous serions cruellement privés de son élan nous conduisant vers l'oisiveté de jours meilleurs.

D'ailleurs, dans l'un des derniers numéros de la revue The Economist, un article s'intitulant: «Reinventing wheels» traite de l'arrivée de la voiture sans conducteur. Selon l'auteur, elle sera d'abord utilisée par l'industrie du taxi et pour effectuer des livraisons. En lisant le texte, j'ai croché à cette phrase : « Like cars before them, avs (autonomous véhicules) will reshape the cities».

À qui profitera cette nouvelle technologie, à quoi servira-t-elle exactement et comment devrons-nous redessiner notre environnement en vue de son arrivée ?

Toujours selon l'auteur, les voitures sans conducteur existeront donc d'abord au profit d'industries particulières, celles du taxi et de la livraison, disqualifiant ainsi les travailleurs de ce secteur, mais seront ensuite partie intégrante des plans d'urbanisation future. Alors qu'ils ne sont même pas encore sur les routes, les «avs» semblent déjà avoir plus d'influences politiques que les organisations citoyennes et syndicales sur des questions du genre: à qui profitera cette nouvelle technologie, à quoi servira-t-elle exactement et comment devrons-nous redessiner notre environnement en vue de son arrivée ?

Getty Images/iStockphoto

N'y a-t-il pas là d'abord et avant tout une volonté de l'industrie automobile de se réinventer faute de quoi les alternatives à ce moyen de transport prendront le dessus sur cette technologie bientôt dépassée qu'est devenue la voiture, vu son appétit énergétique, l'espace qu'elle occupe, la quantité de métal nécessaire à sa fabrication, sa courte durée de vie, etc.?

Pourtant, les budgets alloués par les institutions publiques (qui s'excusent d'ailleurs de manquer d'argent pour le transport collectif, sauf bien sûr en période préélectorale ou encore pour un effectuer un rattrapage nécessaire comme dans le cas de la ville de Québec) se limitent à faire une maintenance suffisante... et parfois même insuffisante des systèmes de transport collectif et du réseau routier. Alors que le transport actif (marche, vélo) peine à s'intégrer dans des villes que la voiture aurait elle-même dessinées, voilà que l'automatisation de cette voiture, qui semble viser les mêmes objectifs que le transport actif et collectif (réduction du trafic et du parc automobile) semble maintenant vouloir s'imposer d'elle-même éclipsant les volontés citoyennes tant répétées.*

La façon dont l'automatisation s'impose dans le transport automobile sans conducteur et dans les moyens de production de biens et des services sont comparables.

La façon dont l'automatisation s'impose dans le transport automobile sans conducteur et dans les moyens de production de biens et des services sont comparables. Ce que les propriétaires d'industries et les chefs l'État recherchent, c'est de produire plus, plus rapidement et sans augmenter le nombre d'employés nécessaire à cette croissance. Ce n'est un secret pour personne.

En Gaspésie, une usine neuve se vantant d'être à la fine pointe de la technologie, fortement financée par l'État, a réussi ce prodige. Après 20 ans d'insistance et des coûts faramineux, l'usine de ciment McInnis verra enfin le jour. De 150 à 200 employés produiront 2,3 millions de tonnes de ciment annuellement et 2% des gaz à effet de serre du Québec, et tout ça dans un endroit qui a autant besoin de ciment et de pollution qu'un saumon demande à avoir des métaux lourds dans sa frayère. Les sommes qui ont été allouées à cette infrastructure sont colossales : 1,55 milliard, dont 615 millions en fonds publics.

Imaginons un instant si la population locale, des personnes intéressées à s'établir à cet endroit, avait pu disposer d'un tel montant et décider de son utilisation à travers des processus démocratiques de répartition de la richesse et de planification du territoire. Ces personnes se seraient réunies fréquemment en suivant des procédures démocratiques ayant été proposées, débattues et adoptées par les citoyens, autant au sein de la communauté que dans les milieux de travail, pour décider de comment et d'à quelle vitesse serait utilisé l'argent dans une optique de revitalisation des villages et d'amélioration de la qualité de vie, des conditions de travail et de l'environnement. Bien sûr, une longue période d'apprentissage pour acquérir la maîtrise de tels mécanismes démocratiques serait nécessaire, atrophiée en la matière que nous sommes, vu notre assujettissement à la subordination constante des dirigeants de l'État, ceux des municipalités et des chefs d'entreprises. Mais une multitude de projets selon les forces et les intérêts de chacun verraient le jour.

Ces projets ne rejetteraient pas nécessairement l'utilisation de technologie de pointe ni la consultation de spécialistes et pourraient mettre en place des ateliers, des cliniques, des laboratoires, des serres, des potagers, des microbrasseries, des petites usines de transformations alimentaires qui pourraient tous prendre la forme de coopératives, de formes d'habitation nouvelles aussi coopératives, etc. Les systèmes automatiques, détenus et mis en place par les travailleurs, seraient alors utilisés tout autrement: dans un but réel de faciliter leur travail et éviter ainsi les tâches abrutissantes et répétitives et non dans le but d'orienter les dépenses vers l'acquisition d'équipement productif plutôt que vers des salaires.

Murat G��en via Getty Images

Imaginons maintenant que lors de l'une de ces réunions citoyennes, une personne se lève et propose d'investir tout le montant disponible dans une méga cimenterie qui n'engagera que 150 à 200 personnes. Cela paraîtrait tellement ridicule qu'après en avoir bien ri, les autres citoyens n'en reparleraient que pour s'en moquer.

Pourtant la proposition réelle ne fut pas si mal accueillie par la population locale de la Gaspésie. Aussi, me dis-je, pour qu'une aussi mauvaise idée que celle de la cimenterie McInnis paraisse pourtant bénéfique aux yeux des citoyens, faut-il que des personnes ayant acquis un statu d'autorité démesuré aient réussi à convaincre la population qu'elle a le choix entre la cimenterie ou la ruine des communautés de la région! Ces géants et leurs richissimes partenaires (qui le sont devenus grâce à leur appropriation des fruits du travail des travailleurs) que l'on porte au pouvoir par un procédé électoral, me font penser à cette phrase célèbre extraite du livre Les partis politiques de Robert Michels : « Les masses se comportent souvent à l'égard de leurs chefs comme ce statuaire de la Grèce antique qui, après avoir modelé un Jupiter tonnant, tombe à genoux, plein d'adoration devant sa propre œuvre».

Les individus composant ces masses populaires auront par contre l'impression de bénéficier des progrès technologiques en ayant accès à une multitude de gadgets qui décoreront leurs quotidiens, objets qui auront pourtant comme seules tâches d'allumer les lumières devant leurs pas le matin, de préparer le café avant de se rendre au boulot...

La première grande transformation s'est effectuée avec l'arrivée de la machine-outil dans les usines, rendant obsolètes l'artisan et ses outils.

Les villes, les campagnes ainsi que les lieux de travail de l'ère moderne ont tous été organisés en fonction des progrès, des techniques, des moyens de production et des moyens de transport par la classe possédante et dirigeante. La première grande transformation s'est effectuée avec l'arrivée de la machine-outil dans les usines, rendant obsolètes l'artisan et ses outils. On avait ainsi procédé à un gigantesque mouvement de concentration des moyens de production entre les mains d'une nouvelle élite possédant les capitaux suffisant à l'obtention des machines nécessaires pour imposer des normes de productivité que peu de gens pouvaient atteindre. Les entreprises concernées s'assuraient donc un certain monopole de la production de masse et, par le fait même, de l'accumulation privée des fruits du travail collectif des travailleurs.

Charles-Alexandre Masson

Or, l'automatisation ne jouerait-elle pas aujourd'hui le même rôle que la machine-outil l'a fait? En imposant de nouveaux standards coûteux, ne disqualifie-t-elle pas de la compétition ceux et celles qui n'ont pas les capitaux nécessaires pour emboîter le pas produisant ainsi à leur avantage un genre de darwinisme économique? Bien sûr, quelques individus privilégiés profiteront de hauts salaires à la tête d'entreprises dominantes en occupant des postes de super cadre ou de travailleurs spécialisés alors qu'au bas de l'échelle une main-d'oeuvre bon marché et remplaçable vivotera dans la précarité. Mais les plus petites entreprises qui ne possèdent pas les capitaux suffisants et qui tenteront de suivre le rythme ressembleront à des lièvres ayant choisi la mauvaise piste, pris au piège dans des collets se débattant jusqu'à l'épuisement en attendant que le coup final vienne mettre fin à leur agonie. Ainsi, dans les deux cas, les privations sans récompense qu'auront dû faire les travailleurs, sous prétexte qu'il fallait maintenir les salaires bas pour permettre de financer des investissements dans de coûteux équipements indispensables à l'entreprise et sa rentabilité, auront été en vain pour elles et eux.

David Noble, dans son livre : Le progrès sans le peuple, nous explique comment l'automatisation sert aux administrations maîtrisant le matériel informatique à augmenter le contrôle sur la production au détriment des travailleurs constamment sous la menace d'un «lock-out» durant lequel la production pourrait se poursuivre. Il parle aussi de l'irrationalité dans la volonté des administrations d'automatiser leurs usines dans l'unique but faire accroître leur sentiment de contrôle.

Selon moi, l'inquiétude est donc de savoir à qui profitera le plus l'automatisation dans le contexte actuel.

Selon moi, l'inquiétude est donc de savoir à qui profitera le plus l'automatisation dans le contexte actuel. Je soupçonne que le déploiement de l'automatisation sans contrôle démocratique, dans un système économique qui tend mécaniquement à la production de convergences engendrant des inégalités sociales allant toujours en s'accentuant (phénomène économique expliqué par Thomas Piketty dans le capital au XXI siècle), servira nécessairement d'outil d'accélération de l'appropriation privé du travail collectif sous forme de capital.

Pourtant, dans un système où se développerait une économie planifiée démocratiquement, autant sur les lieux de travail que dans les communautés possédant et contrôlant collectivement leur moyens de production mis en place selon leur propres besoins, l'automatisation(ou la décision de ne pas emprunter cette voie) pourrait très bien servir d'outil d'émancipation et d'amélioration universelle de la qualité de vie.

21h45 : la fatigue se fait sentir, je terminerai donc mon remue-méninges et mes élucubrations ici. Je travaille tôt demain et le coût de l'automatisation, les prolétaires du monde entier doivent travailler pour qu'il se paye!

* Quoi qu'au Québec ce phénomène semble réduit vu l'absence de l'industrie automobile et la présence imposante de Bombardier qui fabrique des véhicule sur rail pour le transport collectifs.