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22/02/2016 12:30 EST | Actualisé 21/02/2017 05:12 EST

Jutra: Barbe, Durocher, Martineau, Payette, et nous...

Une expression revient avec force dans les commentaires: comment «défendre l'indéfendable»?

Je vais faire exprès de ne pas dire ce que je pense de l'affaire Jutra. Parce que dès qu'on se prononce sur le sujet, plus personne n'écoute ce qui se dit, et tout le monde se concentre sur le défoulement dont on a tous et toutes besoin, dans une situation si complexe et douloureuse.

Plutôt, je vais faire ce que je fais le mieux; je vais lire, et relire, ce que d'autres en ont dit.

Une expression revient avec force dans les commentaires: comment «défendre l'indéfendable»? Car c'est ainsi que l'on comprend les interventions, pour ne nommer que celles-là, de Jean Barbe et de Lise Payette. Leur tentative de faire sortir le débat d'une condamnation simple et évidente de la pédophilie dérange, et avec raison.

En effet, ce serait tellement plus simple de chanter tous en chœur: la pédophilie, c'est abject; le pédophile, c'est un monstre; la complicité, c'est une honte. Et ensuite, nous pourrions retourner à nos petites vies, nos petites histoires, nos petites indignations. Refermer la porte, et repartir en sifflotant, soulagés de ne pas en être, de ces monstres qui violent des enfants.

Comme il serait simple, rassurant, et vrai, oh si vrai, si nous pouvions tous et toutes nous tenir la main, nous recueillir ensemble et psalmodier cette phrase consensuelle et évidente: violer un enfant, abuser de lui, il n'y a rien de pire au monde. Au moins, là-dessus, nous sommes tous et toutes d'accord.

Alors pourquoi tant de débats et de couteaux lancés?

Parce que nous sommes forcés de revenir à deux conceptions fondamentalement opposées de la vie en société. Dans l'une, l'être est individuellement responsable de ses erreurs, et individuellement louangé pour ses réussites. Le culte de la personnalité n'y a d'égal que la brutalité de la chute. Dans l'autre, il y a une part de responsabilité (pas entière, mais une part, plus ou moins grande) qui échoit à la communauté. C'est ce que je comprends du texte maladroit de Mme Payette, qui fait un lien grossier entre homosexualité et pédophilie. À travers le malaise que je ressens à la lecture, je réussis à trouver cette vérité-là: une société qui oppresse sexuellement ses membres, ça crée des déviants. Est-ce à dire que le criminel n'est pas responsable? Bien sûr que non.

Quoi que, nous pourrions retourner au premier procès de Guy Turcotte, et... Mais je m'éloigne.

Le criminel n'est pas dédouané de sa responsabilité individuelle; mais n'est-ce pas un peu arrangeant qu'en la lui donnant toute, nous ne voyions plus la nôtre?

Un enfant violé, quelle cause simple, unanime. Martineau l'écrit: un petit garçon, c'est vulnérable, il faut le protéger. Par contre, une fille, qui a grandi dans une société où les rapports de pouvoir lui ont enseigné qu'elle devait à la fois faire plus et exiger moins, être séduisante mais pas agace, forte mais pas hystérique, une fille, par contre, c'est nono. Ça a juste à se lever et à dire non.

On est capable de dire que l'emprise de la religion à une certaine époque empêchait l'épanouissement d'une sexualité saine. Or, aujourd'hui, à quel autel prions-nous? À celui de la loi du plus fort et de l'individualisme. Deal from strenght or get crushed every time, chantent les fillettes en jupette de Donald Trump. Quels types de déviants créons-nous?

Ghomeshi, c'est vers toi que je regarde...

Défendre l'indéfendable: s'il y a une chose que je voudrais défendre, c'est la capacité que nous avons, en tant qu'humanité, de voir plus loin que les causes ponctuelles de drames personnels qui naissent dans le systémique. Je veux défendre notre capacité à remonter à la source sans complaisance, en mettant de côté nos ego et nos blessures personnelles, pour que nous enrayions cette enfilade d'abus et de violences qui continuent encore à se produire, en 2016.

Peut-être, effectivement, que je tente aussi de défendre l'indéfendable, l'utopique, l'impossible.

Mais je persiste. Si nous n'acceptons pas de regarder franchement notre responsabilité collective dans les dérapages des plus géniaux d'entre nous, comment ferons-nous pour empêcher ceux qui se déroulent sous nos yeux?

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