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14/11/2015 11:03 EST | Actualisé 14/11/2016 05:12 EST

Donner un enfant

J'imagine à mon tour un univers parallèle où les démarches d'adoption seraient plus simples; nous aurions adopté un enfant, et mon plus jeune fils, lui, n'aurait jamais vu le jour. Je frissonne. Comment même concevoir un monde où il n'existe pas?

La fin du programme de création assistée crée des remous dans plusieurs cercles. On imagine des univers parallèles où de nombreux enfants n'existent plus; ceux qui sont nés grâce au programme, ces petits miracles de la médecine moderne qui s'appellent Jessica, Émile ou Léa, s'évanouissent et disparaissent, laissant un vide sur la photo de famille. Faisant disparaître la photo de famille.

Je peux comprendre le sentiment. Après avoir mis au monde deux enfants, j'ai voulu en adopter un troisième. Le projet ne s'est jamais concrétisé. J'imagine à mon tour un univers parallèle où les démarches d'adoption seraient plus simples; nous aurions adopté un enfant, et mon plus jeune fils, lui, n'aurait jamais vu le jour. Je frissonne. Comment même concevoir un monde où il n'existe pas?

Bien sûr, j'ai le privilège d'avoir pu faire ce choix, celui d'avoir un enfant naturellement. Les parents qui souffrent d'infertilité ou qui, pour toute autre raison, ne peuvent concevoir naturellement, n'ont pas ce choix. Peut-on pour autant parler de « droit à être parent »? Autrement dit, le désir de porter et de mettre au monde un enfant fait-il partie des besoins fondamentaux dont nous devrions, en tant que société, assumer la responsabilité?

À partir du moment où on considère la maternité et la paternité comme des enjeux médicaux avant d'être des enjeux sociaux, on prend pour acquis que nos enfants nous appartiennent et que nous avons le droit individuel de combler ce désir inventé de toute pièce par la société marchande : celui de fonder une unité familiale indépendante et fermée sur elle-même. Et pourtant. La famille, c'est autre chose. Jusqu'à tout récemment, et encore aujourd'hui dans de nombreuses cultures, élever des enfants était et est une affaire de communauté et de réseau. Les enfants appartiennent au monde et contribuer à leur éducation devrait pouvoir se faire de multiples façons, toutes aussi importantes les unes que les autres. C'est une vérité qui nous fait cruellement défaut lorsque nous débattons des coûts de la procréation assistée comme s'il ne s'agissait que d'un problème médical et que nous envisageons notre capacité à transmettre notre bagage génétique comme un droit sacré.

Je ne parle pas à partir de la position de la personne privilégiée qui a pu concevoir et accoucher. Je parle à partir de celle qui n'a pu adopter, alors que ce désir était tout aussi grand que celui d' « avoir des enfants ». Le problème est là : dans le verbe avoir. Avoir, comme posséder. On n' « a » pas des enfants; on les donne au monde. Si devenir parent est un acte de don, ce n'est pas parce qu'on se donne à nos enfants; c'est parce qu'on fait acte de foi dans l'avenir du monde et qu'on y contribue en offrant ce qu'on a de meilleur, nos enfants. Et je soutiens que la génétique a peu à voir là-dedans.

Ce ne sont pas les parents qui veulent combler leur désir d'avoir un enfant que je blâme ici. C'est plutôt la société qui véhicule le message qu'aucune autre option n'existe que le contrôle personnel de la parentalité, et qui permet un débat sur la prise en charge par l'État du droit individuel à ce contrôle. Alors, puisque nous imaginons des univers parallèles, je propose celui-ci. J'imagine un monde où l'adoption internationale ou intranationale serait une priorité financière et philosophique. Où chaque famille, qu'elle compte des enfants « naturels » ou pas, accueillerait au moins un enfant qui a besoin d'espace, de soins et d'amour. Où chaque communauté serait hybridée par le respect des valeurs de la culture d'origine de ces enfants. Où il serait bien vu de se mêler des affaires des autres et où seraient acceptés et valorisés des modèles différents incarnés par la voisine, l'oncle, la belle-sœur. Où le désir d'enfants ne serait plus confondu avec le désir de perpétuer une microcellule schizophrène qui reproduit un modèle social tourné sur lui-même - et nous sommes tous et toutes coupables de ressentir ce désir à un moment ou à un autre. Où on ne dirait plus « avoir un enfant », mais plutôt « donner un enfant ».

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