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13/03/2018 06:00 EDT | Actualisé 13/03/2018 10:35 EDT

La raison qui nous a tous menés à la médecine

Je suis la première à critiquer sévèrement notre profession ainsi que mon propre travail et celui de mes pairs, mais le discours actuel est faux en plus d’être blessant et peu productif.

Getty Images/iStockphoto

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Depuis des semaines, je lis et j'entends ma future profession et mes collègues se faire malmener dans les médias. Je me tais, parce que je sais que la situation est infiniment plus complexe que le discours simpliste trop souvent rapporté dernièrement. Je me tais aussi parce que je sais que ma position est difficile à défendre ; depuis que mon futur salaire est l'objet de débats quotidiens, je suis consciente que toutes les amorces d'explications et de nuances que je tenterai d'apporter seront accueillies avec bien peu d'empathie. Je me tais finalement parce que le propre des études en médecine, c'est d'être plus que débordée et de manquer de temps pour tout le reste. J'estime toutefois que l'information qui circule est tellement incomplète que le discours en est complètement faussé. J'espère que vous me lirez avec un peu d'ouverture, même si je sais que les nouvelles des derniers mois ne doivent pas vous en donner pas trop envie...

Je me présente, donc, parce que je pense qu'il devient pertinent d'individualiser un peu le discours, et de cesser de référer « aux médecins » de façon globale et déshumanisée. Nous aussi, nous sommes humains, chacun porteur de parcours différents, souvent parsemés d'épreuves et dont le quotidien est difficile à imaginer. J'ai 33 ans et je termine ma 5e année d'études en médecine. J'ai abandonné une carrière en droit pour entreprendre mes études sur le tard. Soyons clairs : je serais beaucoup plus riche (et beaucoup moins endettée) comme avocate ! Ce ne sont ni l'appât du gain ni la reconnaissance qui ont motivé mon choix, mais plutôt le désir sincère d'aider les gens et de passer ma vie à essayer de prévenir et de traiter leurs problèmes de santé.

Ce ne sont ni l'appât du gain ni la reconnaissance qui ont motivé mon choix, mais plutôt le désir sincère d'aider les gens et de passer ma vie à essayer de prévenir et de traiter leurs problèmes de santé.

Depuis 5 ans, je côtoie des étudiants et des médecins incroyablement dévoués et intelligents. J'étais pourtant plutôt critique à leur égard, tant les étudiants que les médecins d'ailleurs. Je les trouvais nerds, froids, je déplorais l'attente infinie et la communication trop souvent escamotée. J'ai toutefois été forcée de constater que mes collègues sont fascinants. Ils travaillent littéralement jusqu'à l'épuisement. Et je ne parle pas ici au figuré. Les statistiques le démontrent année après année : les taux de dépressions et de suicides chez les médecins et les étudiants plus particulièrement font frémir. Pourquoi ? La réponse est complexe, mais la charge de travail toujours grandissante et l'immense pression mise sur les étudiants y sont certainement pour quelque chose. J'ai eu beau chercher, j'en trouve bien peu parmi mes collègues étudiants qui ont choisi la médecine pour les « mauvaises raisons ». Je découvre plutôt des êtres travaillants, dévoués et profondément humains.

Comment vous convaincre que la situation n'est pas telle qu'on vous la décrit ? Je ne peux parler que de ce que je connais intimement, et donc voici quelques mots sur le parcours d'un médecin en formation. Après la rude sélection pour être accepté en médecine et une formation au cégep (ou souvent universitaire), il y a d'abord 2 à 3 ans passés à l'université à mémoriser des milliers de pages d'information qui se succèdent à une vitesse folle, suivis ensuite de l'externat, que je termine actuellement.

L'externat, ce sont deux années passées à « travailler » tout en étant constamment évalués sous la supervision d'une multitude de médecins. Deux ans à « travailler » environ 70h/semaine... sans salaire puisque nous sommes toujours en formation. En fait, c'est nous qui payons pour y être. Après chaque période de deux à six semaines, il est temps de changer de spécialité, d'hôpital et parfois même de ville. Pendant tout ce temps, nous sommes évalués continuellement. Tous les jours. En plus des heures normales et des gardes les soirs et les fins de semaine, on doit également étudier, parce que les examens sont loin d'être terminés. Les études se poursuivent ensuite encore durant la résidence qui elle dure de 2 à... 12 ans. Les nouveaux médecins reçoivent alors un petit salaire, bien inférieur au salaire horaire minimum. Les heures sont longues et la pression forte. Là encore, il faut étudier la nuit, en dehors des 75h/semaine passées en moyenne à travailler dans les hôpitaux.

Il n'y a rien que je pourrai vous dire qui permettra de traduire adéquatement la réalité des études et de la pratique en médecine.

Il n'y a rien que je pourrai vous dire qui permettra de traduire adéquatement la réalité des études et de la pratique en médecine. Je ne peux que vous assurer que c'est immensément plus demandant que ce qu'on peut imaginer. Loin de moi l'idée de me plaindre, bien au contraire ! Être médecin est un honneur, mais il faut aussi être conscient de la lourde responsabilité que ça représente d'avoir la vie de gens entre ses mains.

On ne cesse de répéter que les médecins sont devenus paresseux. Pourtant je n'ai jamais vu de gens travailler aussi fort. La pratique de la médecine est incessamment complexifiée par les connaissances qui ne cessent de croitre à une vitesse effarante. Les médecins ont difficilement droit à l'erreur. On exige d'eux d'aller toujours plus vite, d'être toujours plus efficaces, mais aussi d'être humain, de bien communiquer, d'enseigner, d'être à l'avant-garde des connaissances, d'administrer, etc. Bien sûr, ils ne sont pas parfaits et le système de santé non plus, loin de là. Mais je ne les côtoie que depuis quelques années et j'aurais assez d'anecdotes touchantes pour écrire un roman.

L'urgentologue en apparence inébranlable, mais qui revient éplucher les archives durant ses rares journées de congé pour savoir ce qu'il est advenu de ses patients. Le chirurgien arrogant au premier abord, mais qui n'hésite pas à se lancer à l'hôpital toutes les nuits pour opérer d'urgence des gens dont la vie ne tient qu'à un fil. L'autre chirurgienne qui fait appeler ses enfants par l'infirmière pour leur souhaiter bonne nuit le soir, et qui doit finalement opérer jusqu'au petit matin. Les résidents surmenés qui se réveillent en sursaut la nuit en repensant à leurs patients. Le spécialiste grognon qui a remué mer et monde pour faire ouvrir une salle d'endoscopie tard en soirée afin de voir immédiatement une patiente qui l'inquiétait.

J'ai souvent travaillé auprès de médecins qui se démenaient au chevet de leurs patients alors qu'ils étaient eux-mêmes autant sinon plus malades qu'eux, dont mes collègues qui ont travaillé alors qu'elles suivaient des traitements de chimiothérapie contre le cancer. Je ne les ai jamais vus ralentir, ni se plaindre, ni même prendre le temps de s'asseoir pour manger. Il y a bien quelques anecdotes moins reluisantes aussi, mais la vérité c'est qu'il y en a très peu en comparaison. Et force aussi est de constater que de travailler constamment sous pression n'est pas optimal pour faire ressortir ses plus grandes qualités humaines, et le contact avec les patients s'en ressent malheureusement.

Personne ne mérite de rentrer au boulot en se faisant insulter quotidiennement.

Je suis la première à critiquer sévèrement notre profession ainsi que mon propre travail et celui de mes pairs, mais le discours actuel est faux en plus d'être blessant et peu productif. Il faut arrêter les jugements à l'emporte-pièce et les discours démagogiques. Personne ne mérite de rentrer au boulot en se faisant insulter quotidiennement. Et ça semble d'autant plus ingrat quand le boulot en question... c'est de tenter de sauver des vies, de soigner des petits et des grands bobos, d'épauler et de soutenir. Il s'agit d'un débat complexe qui ne peut certainement pas être réglé à grands coups d'éditoriaux aux titres vendeurs, mais qui omettent une grande partie des faits sous-jacents. En attendant, petits et grands médecins continueront à apprendre et à soigner. Parce que c'est ça au fond le plus important, et c'est la raison qui nous a tous menés à la médecine.

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