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17/08/2015 12:08 EDT | Actualisé 16/08/2016 05:12 EDT

En cette ère des grandes migrations...

L'immigration rafle tout sur son passage et telle une loupe, elle amplifie de simples gestes, leur donnant des dimensions démesurées. C'est ce qui arrive quand on ne connaît pas le mode d'emploi et les us et coutumes du pays où l'on vit.

Des milliers d'humains meurent (ces jours-ci ils meurent noyés), risquant leurs vies après avoir quitté leurs terres natales. C'est que leur vie est tout ce qu'il leur reste à perdre. Il y a beaucoup à dire sur ces souffrances qui suivent une immigration. Les problèmes que rencontrent les immigrants et les réfugiés sont aussi incalculables qu'imprévisibles et je ne suis pas qualifiée pour en parler hormis dans une tentative de comprendre avec compassion la détresse qui les pousse à partir.

Notre façon de les accueillir me préoccupe et me concerne. Elle nous concerne tous en fait. J'ai déjà écrit un article sur les impacts affectifs du choc culturel et je reste subjuguée en constatant à quel point - et ce malgré les meilleures volontés du monde -, les organismes venant en aide aux immigrants ne touchent pas au problème initial rencontré par ceux-ci quand ils tentent de s'intégrer à leur nouveau pays. Certaines personnes du pays d'accueil pensent même que les immigrants ne tentent pas « réellement » de s'intégrer. Ces personnes ne connaissent pas ce qu'implique l'intégration et les aléas du choc culturel qui les en prive.

Objectivement, nous mettons beaucoup en œuvre pour aider les immigrants. Nous leur offrons des cours de francisation, des ateliers et de l'accompagnement en recherche d'emploi, des cours d'histoire du Québec, nous leur fournissons des listes d'organismes pouvant les orienter et leur venir en aide, etc.

Le seul domaine qui est laissé pour compte et pour lequel beaucoup - sinon tous les immigrants - ont besoin d'aide se situe en amont de beaucoup de leurs difficultés professionnelles, conjugales, familiales, d'intégration, etc. C'est celui de la relation d'aide que nécessite le choc culturel.

Nous sommes tous d'accord pour dire que si on transporte un crocodile du Nil jusqu'au Québec et qu'on l'installe dans un lac des Laurentides au mois de novembre, il y a de fortes chances que celui-ci ne passe pas l'hiver ! Les contrastes de température, d'eau, d'air, de climat, d'alimentation, etc., auront rapidement fait en sorte d'avoir sa peau.

Pourtant, quand il s'agit des êtres humains, nos attentes face à nous-mêmes et face aux autres sont irréalistes et les impacts de telles transplantations sont banalisés à outrance quand ils ne sont pas carrément niés. Niés par les immigrants eux-mêmes - qui ont besoin de se tenir droit et de faire bonne figure s'ils veulent parvenir à se trouver un emploi -, mais aussi niés par nous, leur société d'accueil.

Il faut vivre ou avoir vécu au quotidien avec des immigrants ou avec des réfugiés pour commencer à comprendre en quoi leur intégration représente un défi de taille et pour percevoir les difficultés intimes qui se dressent sur leur chemin quand vient le temps de vivre et de fonctionner « à la québécoise ». Les défis sont immenses et touchent tous les secteurs de la vie : les relations familiales - avec leurs propres parents, souvent restés au pays -, avec leurs enfants qui eux, peuvent souvent s'intégrer très rapidement; les relations de couples (autre pays, autres mœurs), les relations avec les gens du pays d'accueil, les relations avec les gens de la même communauté culturelle, les relations professionnelles, etc. Aucun secteur, intime ou public n'est laissé pour compte. L'immigration rafle tout sur son passage et telle une loupe, elle amplifie de simples gestes, leur donnant des dimensions démesurées. C'est ce qui arrive quand on ne connaît pas le mode d'emploi et les us et coutumes du pays où l'on vit.

Certains immigrants paniquent littéralement quand ils réalisent qu'ils doivent achever leurs rapports d'impôts! D'autres sont rebutés et perturbés en constatant les libertés que les femmes d'ici expriment par l'emploi qu'elles occupent ou même simplement par leur habillement. Heurtés au cœur même de leurs valeurs et en réaction aux différences (quelles qu'elles soient), ils se replient alors sur eux-mêmes, ne recherchant plus que la présence d'autres immigrants de la même origine qu'eux, ou exprimant les mêmes difficultés d'adaptation qu'eux.

Aucun des paliers de gouvernement n'offre de services de relation d'aide spécialisés aux nouveaux arrivants. Cette aide les équiperait pour faire face aux multiples tourments et conflits qui sont mis en lumière par l'exil et leur permettrait d'en faire une occasion de croissance personnelle et d'intégration majeure. Cette aide simple et accessible permettrait le débroussaillage et la mise en lumière des affectes, nécessaires à l'intégration, à la recherche d'emploi et à la vie dans notre société et non en marge de celle-ci.

Il est plus que temps que nous nous occupions consciemment de ce que vivent nos concitoyens Néo-Québécois. Notre société entière en bénéficiera à tous les niveaux. Qu'il s'agisse de frais médicaux en santé mentale ou physique, ou qu'il s'agisse de racisme ou d'ostracisme, le vivre ensemble l'exige.

Pour terminer cette réflexion, voici ce qu'écrit Olivia Bianchi, auteure et docteure en philosophie de l'Université de Paris I Panthéon-Sorbonne sur le thème de l'exil:

« L'exil, qui consiste en la privation d'un lieu propre pour un individu ou un peuple, se révèle comme perte de l'origine. Cette détermination a priori négative n'atteint pas seulement le corps, mais aussi la conscience dont est dévoilée alors la structure ontologique fondamentale. La conscience se manifeste en effet comme faculté de se projeter au-delà de son lieu propre. »

« ... Ce que nous perdons dans l'exil, c'est le sens de cette rencontre inédite entre un individu et la vie : l'exilé n'a plus devant ses yeux la raison totale de son existence, il n'en a que des bribes, des séquences, des souvenirs... L'exilé est un homme déraciné qui vit son exil comme s'il goûtait la mort. L'exil, en effet, dépasse et de loin, la modique question de l'appartenance. L'exilé ne pleure pas une parcelle de terre qui, de fait, ne lui appartient plus, mais il pleure ce rapport à l'être qu'il a perdu et qui le définissait. »

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