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24/02/2016 09:58 EST | Actualisé 24/02/2017 05:12 EST

Économiser sur le dos des personnes trans?

Il est surprenant de décrire les procédures autres que les chirurgies génitales comme des caprices «esthétiques». Les traces d'une barbe peuvent être cause d'agressions, et la voix grave empêche souvent de faire quelque opération au téléphone sans être accusé de fraude.

Le 22 février 2016, un article publié dans La Presse décrivait le fait que la RAMQ avait déboursé 9 millions $ depuis 2009 pour financer les chirurgies génitales de 640 personnes trans. Cet article a ensuite fait l'objet d'une entrevue à Salut, Bonjour! avec le ministre de la Santé, Gaétan Barrette.

Malheureusement, cette discussion se fait sur la base d'un manque de recherche irresponsable et sans référence à la marginalisation que subissent les personnes trans.

D'abord, quelques corrections. Il est faux de dire que l'hormonothérapie n'est pas indemnisée : les molécules nécessaires sont partiellement remboursés par l'assureur, au même titre que tout autre médicament. En ne mentionnant que la vaginoplastie et la phalloplastie, l'article oublie plusieurs autres chirurgies couvertes par l'assurance publique, dont la métoïdioplastie, l'orchiectomie, la mastectomie et l'hystérectomie.

Enfin, les deux chirurgies mentionnées sont loin d'être les brefs passages à l'hôpital que sous-entend l'article : la construction d'un phallus demande plusieurs opérations successives, et bien que la vaginoplastie puisse être faite en une seule opération (suivie d'une longue convalescence), les soins postopératoires sont très envahissants. Pas exactement une partie de plaisir.

L'article omet plusieurs faits nécessaires à la compréhension de l'enjeu : par exemple, le fait que, pendant la période décrite par l'article, le gouvernement imposait aux personnes trans de passer par ces chirurgies. En effet, jusqu'en octobre 2015, les personnes trans désirant obtenir des cartes correspondant à leur identité devaient subir des modifications structurales de leur corps. Le choix était donc d'être marginalisé et stigmatisé en tant que personne trans, ou de subir des chirurgies assez sévères causant une stérilisation permanente. On était loin d'un contexte de consentement libre et éclairé.

En outre, dans son entrevue à TVA, où le présentateur établissait un lien entre le coût des chirurgies remboursées et les coupes dans la procréation médicalement assistée (PMA), le ministre Barrette a commodément omis de mentionner que les personnes trans sont touchées au premier chef par ces mesures. Bien que toutes les discussions à propos du programme de PMA aient largement oublié les personnes trans, elles sont très nombreuses à en avoir besoin : après tout, beaucoup des modifications corporelles auxquelles recourent certaines personnes trans causent une infertilité temporaire ou permanente.

Même que la loi 20 a directement causé des coupures dans les services de préservation de la fertilité pour les personnes trans, malgré la promesse de M. Barrette devant la Commission de la santé et des services sociaux le 18 mars 2015 de maintenir la couverture de ce service.

Nous luttons depuis des mois pour clarifier la situation, mais nous n'avons même pas reçu d'avis de réception de la part du ministre. Entre temps, plusieurs personnes trans ont perdu leurs capacités reproductives à tout jamais.

Cependant, plus que l'irritant manque de recherche, le ton de l'article et du débat, axé essentiellement sur le coup des procédures pour le contribuable, sans mention du contexte de marginalisation que subissent les personnes trans, est dangereusement irresponsable.

Il est surprenant de décrire les procédures autres que les chirurgies génitales comme des caprices «esthétiques». Chez les femmes trans, le fait d'arborer les traces d'une barbe peut être la cause d'agressions, et la voix grave qu'elles conservent les empêche souvent de faire quelque opération que ce soit au téléphone sans se faire accuser de fraude.

En fait, pour beaucoup de personnes trans, les chirurgies génitales ne sont pas aussi prioritaires que ces changements soi-disant «esthétiques» : après tout, on n'a pas à montrer ses parties génitales pour obtenir un emploi ou un loyer, mais le fait d'être perçu trans peut exposer à des situations de discrimination dans toutes les sphères de leur vie.

Les personnes trans ne sont pas les seules à avoir besoin de chirurgies plastiques pour être à l'aise avec leur corps sexué. Les procédures qu'elles demandent souvent sont aussi offertes de manière routinière à des personnes cis, à ceci près qu'on place moins d'obstacles sur leur route : l'hystérectomie, une opération pratiquée sans problème sur des femmes ménopausées, peut être difficile à obtenir pour un homme trans, et la plupart des médicaments utilisées pour la thérapie hormonale ont été créés pour les personnes cis (les anti-androgènes, par exemple, sont d'abord destinés aux hommes atteints du cancer des testicules). Pourtant, lorsque les personnes trans demandent exactement les mêmes procédures, on y voit une simple frivolité cosmétique. Lorsqu'on sait que 40  % à 50 % des personnes trans tentent de se suicider et que l'année 2016 a connu des violences jamais vues contre les femmes trans, traiter ces besoins avec tant de nonchalance est irresponsable.

Notre gouvernement devrait aider les populations vulnérables et chercher à niveler les injustices sociales. Il est déplorable de considérer les traitements que demandent certaines personnes trans comme une dépense extravagante, et que l'on réfléchisse à faire des économies de bout de chandelle sur le dos de personnes marginalisées.

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