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18/09/2018 12:36 EDT | Actualisé 18/09/2018 13:06 EDT

La nécessité de dépolitiser la santé

Pourquoi ne pas organiser un sommet sur la santé avec tous les corps de métier, incluant les gestionnaires? Il pourrait s'y dégager des solutions peu coûteuses, avec un impact durable.

Pourquoi ne pas investir sur le long terme afin d’améliorer la santé globale des Québécois? Un environnement sain, une éducation inclusive, de l’urbanisme intelligent, des parcs plus nombreux – tous des facteurs indispensables, mais pour lesquels il faut un horizon de 10 ans et plus...
Cecilie_Arcurs via Getty Images
Pourquoi ne pas investir sur le long terme afin d’améliorer la santé globale des Québécois? Un environnement sain, une éducation inclusive, de l’urbanisme intelligent, des parcs plus nombreux – tous des facteurs indispensables, mais pour lesquels il faut un horizon de 10 ans et plus...

Les décisions sur la gestion de la santé ont toujours su titiller l'imaginaire des politiciens. Cette influence se répercute bien sûr via le ministère de la Santé, mais aussi indirectement par la régie de l'assurance-maladie. La réforme «Barrette» des dernières années en est un exemple criant. Cette dernière a eu un impact majeur - et disons-le négatif - sur le fonctionnement de notre système de santé.

S'il y a un point sur lequel tous les acteurs du réseau s'entendent, c'est le constat d'échec de l'approche Barrette. Sa réforme a, entre autres, accru drastiquement l'ingérence du politique au sein du système de santé. Ainsi, les anciens postes de directeurs généraux (DG) des CISSS/CIUSSS de chaque région furent remplacés par des postes de PDG, et c'est maintenant le Conseil des ministres qui dicte le mandat de chaque PDG.

Ces derniers ont pour rôle principal d'appliquer les directives du ministre de la Santé et des Services sociaux, et de gérer le budget final des CISSS/CIUSSS. D'un point de vue extérieur, il semble évident que les PDG devraient être élus de façon indépendante - ne serait-ce que pour une meilleure transparence.

La surcentralisation

Un autre impact de la récente réforme de Gaétan Barrette (Loi 10) fut la fusion de plusieurs agences de santé et établissements au sein d'une même région (créant ainsi les fameux CISSS/CIUSSS), instances qui couvrent parfois des superficies énormes.

La loi 10 a donc centralisé le pouvoir décisionnel dans les grands centres, qui souvent ne connaissent pas la réalité des petits hôpitaux ni les besoins de leurs populations. Plusieurs établissements ont grandement perdu leur pouvoir décisionnel, et ne peuvent plus régler les problèmes localement. On récolte ainsi aujourd'hui un problème de surcentralisation, une problématique bien connue en gestion.

Les prochaines années devront impérativement renverser cette mouvance et redonner le pouvoir décisionnel aux équipes locales.

Le mécontentement résonne de partout, tant au niveau des patients que des employés. À la suite de la réforme Barrette, on a assisté à une hausse considérable de congés de maladie dans le réseau de la santé, et ceci se reflète bien sûr par une hausse du coût de l'assurance-salaire.

Les prochaines années devront impérativement renverser cette mouvance et redonner le pouvoir décisionnel aux équipes locales. Un ministère sous le contrôle quasi total de son ministre n'est pas démocratique...

Les promesses électorales

Malheureusement, la campagne électorale actuelle n'est pas différente de celles des dernières années. On assiste à un manque de créativité et surtout un manque d'écoute de la part des politiciens. Chaque parti a encore une fois une formule magique qui sauvera le système de santé. Certains politiciens croient qu'ils peuvent justifier leurs dépenses budgétaires en santé en renégociant les enveloppes de revenu des médecins.

On sous-finance le budget global en santé au Québec comparé au reste du Canada. On essaie de diviser un montant global qui est insuffisant au départ.

Bien sûr, la rémunération des médecins occupe une grande partie des dépenses gouvernementales en santé. Mais la vérité est que l'on sous-finance le budget global en santé au Québec comparé au reste du Canada. On essaie de diviser un montant global qui est insuffisant au départ. Pourquoi ne pas parallèlement s'attaquer au surdiagnostic (faire des tests sanguins ou radiologiques superflus)? Des solutions peu dispendieuses existent dans plusieurs pays pour sensibiliser la population (afficher les frais des examens) et les équipes médicales (normes provinciales, formation médicale continue), ce qui permettrait de sauver des centaines de millions de dollars.

D'autres politiciens démontrent à quel point ils ne comprennent pas le milieu de la santé ni la réalité de la pratique médicale. On insinue que les médecins ne travaillent pas assez, alors que le dernier grand sondage national faisait état d'environ 50 heures/semaine, en plus des heures de garde.

On parle de la santé constamment depuis le début de la campagne électorale. Mais on s'enligne sur le curatif, et le court terme, ce qui coûte très cher au système. Pourquoi ne pas investir sur le long terme afin d'améliorer la santé globale des Québécois? Un environnement sain, une éducation inclusive, de l'urbanisme intelligent, des parcs plus nombreux – tous des facteurs indispensables, mais pour lesquels il faut un horizon de 10 ans et plus...

Le très large dos des médecins

La nouvelle mode est de promettre de serrer la vis aux médecins... Ceux-ci ont été menacés de coupures et traités de paresseux encore récemment par le ministre Barrette. Pourquoi donc dénigrer aveuglément les médecins? Cote de popularité en baisse, listes d'attentes très longues, salaires élevés, faveur politique, «primes» de jaquette... Tout y est pour salir la profession sur toutes les tribunes.

Nous vivons maintenant dans une ère de l'instantanéité, et on veut un diagnostic tout de suite, un rendez-vous dans une heure, une IRM demain matin, etc. Dr Google est même omniprésent pour se faire peur sur internet. On a parfois l'impression que des gens habillés à la mode sur Instagram sont devenus plus populaires que ceux et celles qui ont étudié sept à dix ans sur les bancs d'universités.

Plusieurs avenues sont possibles pour améliorer la prise en charge, travailler davantage en équipe et diminuer les listes d'attentes, mais pour être durable cela doit être fait en collaboration avec tous les professionnels de la santé.

Plusieurs avenues sont possibles pour améliorer la prise en charge, travailler davantage en équipe et diminuer les listes d'attentes, mais pour être durable cela doit être fait en collaboration avec tous les professionnels de la santé (préposés, infirmières, médecins, inhalos, etc.). Dénigrer la profession médicale en 2018, c'est tenter de se faire du capital politique. Pourrait-on diriger un ministère de la Santé collaboratif, qui écoute ses utilisateurs et ses professionnels, qui planifie à long terme et non en vue des prochaines élections?

La prise en charge

Qu'en est-il du 85% de prise en charge par chaque médecin de famille au Québec? Ce chiffre est-il basé sur la science? Est-ce une note de passage? Un gage de succès? Le ministre semble avoir sorti ce chiffre de son chapeau de magicien. Il est fort probable que plusieurs patients entre 18 et 40 ans et en bonne santé n'aient tout simplement pas besoin d'un médecin famille. Un accès rapide à un médecin quand ils ont une petite urgence serait amplement suffisant. Ils pourraient même être pris en charge par d'autres professionnels de la santé (ex: IPS ou super infirmière).

On pourrait citer certains pays où pratiquement chaque habitant est inscrit à un médecin de famille, comme la France ou la Norvège. Ces gouvernements sont VRAIMENT innovateurs et prêts à investir à long terme. Un médecin de famille peut y suivre environ 1600 patients au bureau. Ils sont en ratio suffisant et ne font pas de gardes hospitalières (les spécialistes assurent une continuité à l'hospitalisation).

On ne peut pas vider les guichets de patients orphelins et continuer une pratique hospitalière aussi intense.

Au Québec, les omnipraticiens font environ 40% de leurs tâches à l'hôpital... Les AMP (activité obligatoire) dictées par le ministère les forcent à continuer. On ne peut pas vider les guichets de patients orphelins et continuer une pratique hospitalière aussi intense. Soit le gouvernement augmente le nombre d'omnipraticiens, soit il réorganise les soins en se basant sur les meilleures pratiques.

Nous demandons depuis plusieurs années au gouvernement de favoriser une organisation locale des soins. Ce n'est pas du tout ce qui s'est fait sous Gaétan Barrette: son plan de gestion était beaucoup trop rigide et centralisé.

L'accessibilité

Le fait d'être inscrit à un médecin de famille équivaut-il nécessairement à «avoir accès à son médecin»? Non. La prise en charge en cabinet combinée aux gardes hospitalières font en sorte que les médecins travaillent très fort et ne peuvent satisfaire tout le monde.

La cerise sur le sundae: un ministre qui nous traite de paresseux au lieu de travailler en équipe avec nous pour identifier des solutions durables.

La cerise sur le sundae: un ministre qui nous traite de paresseux au lieu de travailler en équipe avec nous pour identifier des solutions durables. Comme société, on doit choisir entre le modèle «walk in», où le patient consulte pour un seul problème et passe une dizaine de minutes dans le bureau vs l'approche globale où le médecin traite toute la liste de problèmes (diabète, hypertension, cholestérol, fatigue, troubles urinaires, etc.).

François Legault promet des rendez-vous en moins de 48h pour tous avec leur médecin de famille. Encore une fois, il faudrait adopter un modèle «fast food» où le médecin règle un seul problème en quelques minutes. Plusieurs cliniques sont déjà en accès adapté et offrent des rendez-vous à court terme. Mais cela doit être balancé avec les cas plus complexes et les patients en dépression ou suicidaires. Dans ces cas, votre médecin prendra jusqu'à 30 minutes ou plus pour bien vous soigner, ce qui est souhaitable. Il n'y aura pas de recette magique, il faut nous écouter et trouver des solutions ensemble, M Legault...

L'enveloppe des rémunérations

Sujet récurent: est-ce que les omnipraticiens et spécialistes gagnent trop?

Le gouvernement vient de débuter une étude dans le but de comparer les statistiques des revenus entre le Québec et le reste du Canada. Les résultats, que nous devrions avoir dans un peu plus d'un an, seront respectés par les fédérations médicales.

Le sommet en santé

Il existe pourtant des solutions. Si le gouvernement abandonnait son approche de dictateur, tous les acteurs du milieu pourraient participer aux discussions et faire ressortir les meilleures pratiques de soins.

Pourquoi ne pas organiser un sommet sur la santé avec tous les différents corps de métier incluant les gestionnaires? Il pourrait s'y dégager des solutions peu coûteuses, avec un impact durable.

La vaste majorité des professionnels de la santé ne demandent qu'à partager leurs idées et plans de soins. Pourquoi ne pas organiser un sommet sur la santé avec tous les différents corps de métier incluant les gestionnaires? Il pourrait s'y dégager des solutions peu coûteuses, avec un impact durable, et notons que ce genre de discussions ouvre toujours des portes.

On pourrait alors voir émerger un vrai Québec innovateur en santé. Nous voulons tous un Québec qui saura prodiguer les meilleurs soins de santé possible, tout en évitant le gaspillage. Le parti qui osera organiser un tel sommet y gagnerait le respect des professionnels et des patients, en plus de générer une multitude de pistes de solutions pour le futur.

Ce texte a été écrit avec le Dr Jean-Phillippe Blondeau.

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