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Êtes-vous un vendeur-moufette?

Gilles a une maison en vente depuis maintenant huit mois. Il a décidé de vendre par lui-même, armé de sa bonne vieille pancarte orange achetée au Dollarama du coin.
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Si non, vous en connaissez peut-être un. C'est un trop gentil bout de personne. Tellement pas dérangeant. Le genre de monsieur bon enfant qui vous donnerait sa chemise sans poser de question. Ou qui vous en fabriquerait une sur le champ s'il n'en avait pas sur le dos. Qui a toutes les qualités d'une Mère Teresa low profile. Souvent, on peut le reconnaître parce qu'il porte des bas dans ses sandales. Choix discutable. Mais yé donc fin. Par contre, pour les aptitudes de vendeur du mois on repassera. Pas sa tasse de thé. Mais il ne le sait pas.

Prenons Gilles par exemple. Gilles a une maison en vente depuis maintenant huit mois. Il a décidé de vendre par lui-même, armé de sa bonne vieille pancarte orange achetée au Dollarama du coin. Après tout, il est sympathique et jovial. Il se dit qu'il peut sûrement s'accomplir de cette tâche sans aide professionnelle. Pas qu'il n'a pas envie de payer une commission de courtier immobilier, mais tsé... il voudrait pas déranger.

J'ai rencontré Gilles le mois dernier. Mon amie Magalie se cherchait une propriété et m'avait demandé, à moi, l'experte, la spécialiste en immobilier, de l'aider à trouver la perle rare.

Nous voilà donc devant le semi-détaché de Gilles, personnage que nous ne connaissons pas encore. On discute de nos premières impressions avant de descendre de voiture. L'apparence extérieure de la demeure est correcte bien que sobre, le quartier semble chaleureux et la maison paraît bien entretenue.

Nous descendons d'Augustine (c'est le pseudo de la bécane de Magalie) et nous nous rendons gaiement sur les lieux. Nous frappons à la porte, attendons quelques secondes et voilà Gilles qui nous ouvre. Il nous accueille d'un timide sourire, nous offre une poignée de main aussi humide que flasque et nous invite à entrer. Le tout, évidemment, en évitant à tout prix notre regard. Gilles, étant un vendeur-moufette, a sûrement détecté une aura de renard de notre côté. Ne jamais regarder le prédateur dans les yeux, qu'il a appris au canal D.

«Ne vous attendez pas à grand-chose hein! C'est assez petit et modeste ici-dedans.»

Magalie et moi échangeons un regard, un peu déconcertées par l'entrée en matière assez inattendue pour un propriétaire qui cherche à vendre. Je me dis en moi-même que le pauvre Gilles n'a sûrement pas fait les HEC...

Le proprio nous guide donc à travers sa modeste résidence.

«Voici la cuisine. Ma femme déteste les armoires d'ailleurs. Elle n'a pas tort en fait, elles sont un peu démodées. Ça dépend des goûts, j'imagine.»

Mini-malaise. Mais bon. On continue la visite.

«Les chambres sont par ici. Elles ne sont pas vraiment grandes, mais quand même, c'est correct je dirais.»

Gilles est un vendeur-moufette. À l'instar du mammifère rayé, on le sent à 100 milles à la ronde. Sa fragrance à lui est Faible-estime-personnelle-numéro-5. Mais Gilles a un petit côté piteux-attachant. On poursuit donc la visite, non pas par intérêt, mais sûrement par pitié.

En descendant les escaliers menant au sous-sol, nous lui demandons si certains travaux de rénovation seront à exécuter prochainement. Gilles nous répond, assez fier: «Pas du tout. Nous avons eu quelques problèmes électriques et la toiture a un peu coulé au printemps dernier, mais mon beau-frère nous a tout arrangé ça». Gilles est un vendeur-moufette. Il fait honneur à son titre en nous donnant ce genre de réponse qui fait plisser le nez en vous donnant envie de fuir à toutes jambes.

Au bout d'une dizaine de minutes, nous avions déjà fait le tour des lieux, posé quelques questions auxquelles nous avions obtenu des réponses plus déprimantes les unes que les autres (qui pourtant semblaient totalement adéquates pour notre nouvel ami), et avions retrouvé le confort du seuil de la porte d'entrée, cette pièce qui vous promet une échappatoire miséricordieuse.

«Donc, vous demandez 224 000$ c'est bien ça?», demande mon amie (pour la forme j'imagine parce que si elle est atteinte du même niveau d'enthousiasme que moi, elle a autant envie d'habiter cette demeure que de se faire arracher les ongles d'orteils un à un).

«Oui c'est ça. Je sais que c'est un peu cher, mais on demande ce prix-là dans le fond pour avoir au final autour de 215 000 $», nous répond Gilles, bien heureux de nous offrir un rabais. «C'est pas le Klondike, ajoute-t-il, mais c'est une bonne maison, je pense».

Re-malaise. Pauvre Gilles, j'ai presque envie de lui faire un câlin. Parce que je sais qu'à ce rythme-là, cette maison sera encore sur le marché le jour où les enfants de mes enfants seront prêts à acheter leur première propriété. Et je n'ai pas d'enfant. C'est peu dire.

J'avais le goût de lui dire que tout allait bien aller. S'il embauchait un courtier. Maintenant. Comme... Right now. Les vendeurs-moufettes sont une espèce plus répandue que l'on ne pourrait croire. Ce qui explique peut-être le nombre exponentiel de jolies propriétés à bon prix demeurant sur le marché pendant des siècles.

Bref, si vous connaissez un Gilles, rendez-lui service et référez-le à un courtier immobilier. Il vous remerciera peut-être d'une chemise cousue à la main...

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