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12/01/2018 09:00 EST | Actualisé 12/01/2018 09:00 EST

Cent femmes dans leur tour d’ivoire

On ne peut s’empêcher de soupirer: Simone Weil et Simone de Beauvoir sont bien mortes et enterrées.

Getty Images/iStockphoto

Étrange contrée que la France. Alors que le fabuleux discours progressiste d'Oprah Winfrey à la remise des Golden Globes est diffusé par les médias mondiaux et encensés pour son appui à la campagne «Me Too», «cent femmes» françaises font publier dansLe Monde du 9 janvier 2018, une tribune totalement réactionnaire, pour la «défense d'être importunées par des hommes», ce droit apparemment perçu par elles comme un « indispensable de la liberté sexuelle »...

L'article et la personnalité de certaines de ses coauteures pourraient faire sourire si la tribune n'était pas révélatrice d'un climat sexuel consternant en France et ne signait une profonde régression des droits des femmes. Car la portée symbolique de cette publication n'échappe à personne : c'est aussi le journal Le Monde qui publia dans ses colonnes, il y a bientôt 50 ans, le « manifeste des 343 salopes », alors que se discutait la loi Weil sur l'avortement. On ne peut s'empêcher de soupirer: Simone Weil et Simone de Beauvoir sont bien mortes et enterrées.

La charge est rude, les mots sont forts, martelés avec une mâle assurance. La remise en cause serait, selon les « cent femmes », rien moins que « puritanisme, délation, mise en accusation sauvage (sans droit à la défense), fièvre moralisatrice, élan totalitaire, vague purificatoire, censure, révisionnisme, ridicule, atteinte à la liberté sexuelle, à la liberté artistique, à la liberté tout court, monolithisme, morale victorienne, exagération des traumas subis, enfermement dans un rôle, intimidation, culpabilisation », etc. Et quand elles dénoncent comme elles le font les abus dont elles sont victimes, ce sont les femmes qui « abusent » ! Cette inversion des responsabilités et des culpabilités, qui fait qu'une femme l'a bien cherché quand elle est agressée, et qu'il y a toujours une bonne raison de ne pas entendre sa plainte, est un grand classique... expérimenté par d'autres femmes dans des lieux moins hospitaliers où des femmes violées se voient systématiquement désignées comme les coupables des crimes sexuels des hommes et se font lyncher !

En fait de retournements délétères (« pervertere » en latin), nous avons ici affaire à un florilège : l'agresseur dénoncé devient une victime, celle qui dénonce devient une harceleuse, c'est aux filles qu'il faut apprendre à courber l'échine, et non les garçons qu'il faut éduquer à se « tenir », car la pulsion brute est respectable, alors que l'interdit est puritain...

Que connaissent donc ces habitantes des quartiers résidentiels parisiens des « frottements » imposés aux femmes dans le métro ?

Il serait intéressant de tracer le périmètre géographique où résident et officient les signataires de cette tribune, et de dessiner leur profil socio-culturel et économique. Que connaissent donc ces habitantes des quartiers résidentiels parisiens des « frottements » imposés aux femmes dans le métro ? De leurs « pulsions sexuelles par nature sauvages et offensives » ? Que savent-elles donc du vécu des femmes dans nos cités et nos campagnes ?

Reste une question, qui doit effectivement faire débat, avant que des réponses aussi irresponsables y soient apportées : comment définir la limite entre « désir et velléité de séduction » (quels que soient l'âge et le sexe, et qu'il ne s'agit évidemment pas d'interdire), et « intrusion », ou « effraction », ou « agression ».

Car oui, on pourra gloser longuement sur ce qui est considéré ou non comme un délit, la question est bien le vécu subjectif douloureux de la femme, et souvent de la fillette, soumise à ces « élans » masculins...

L'idée la plus surréaliste (et révoltante), dans cette « tribune », arrive en conclusion, quand quelques-unes se revendiquent « mamans », et nous expliquent qu'il faut préparer les filles à subir sans s'en formaliser ces agressions, et non interdire aux garçons de les commettre... « Boys will be boys » (« and girls are cute »?), disent les Anglo-saxons, les gars ont des pulsions incontrôlables, il faut juste que les filles agressées arrêtent d'être des pimbêches, enfin, et se blindent ! Sans doute, cela leur inculque ce que sera leur « liberté sexuelle »...

Or le blindage nécessaire pour parer la violence de l'agression n'est pas le même hélas, selon que vous soyez puissant ou misérable : pour une main sur le genou de Catherine, pour un éditeur inquiet qui tance sa diva, pour une analyste qui se souvient de ses vingt ans, il y a mille femmes, chaque année, qui sont violées, dont les os et les dents sont brisés pour avoir tenté de résister à une « séduction insistante », dont la parole est niée, et qu'on culpabilise encore, au nom des idées qui sont portées dans cette pathétique « tribune »...

Le monde qui nous est décrit ici, et ses valeurs, tel qu'elles sont défendues, sont complètement déconnectés de toute réalité. Il est totalement paradoxal, il faut le redire, que quelques vieilles bourgeoises osent faire la leçon aux milliers de femmes légitimement révoltées qui dénoncent les dérives, d'une sévérité renouvelée, des hommes envers elles. Il est surtout douloureux, de voir l'attaque venir de ce côté : la sororité reste à construire.

Ce texte est cosigné par Thibaud Le Clech.

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