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Une bien belle vocation, ça!

C'est dans ces moments-là que je me dis que j'ai fait le bon choix, que je suis à ma place. Parce que j'arrive à créer un espace de partage riche, accueillant et respectueux, pour des individus qui, plus tard, décideront de notre avenir.

C'est un automne chaud, dit-on, pour les enseignants et le personnel scolaire...

Oui, j'en suis, c'est un temps de revendications et de pourparlers fort médiatisé.

Mais ce n'est pas de ça que j'ai envie de parler ce matin. Il y a déjà plusieurs semaines que je me creuse les méninges pour trouver la meilleure manière d'expliquer pourquoi j'enseigne. Oui, oui, Matante, c'est un peu de la vocation, mais au-delà de ça, ce sont ces moments précieux, magiques, durant lesquels je sais que j'ai inspiré une réflexion qui durera longtemps, longtemps...

Ces moments ne sont presque jamais planifiés. J'enseigne au secondaire, à des 14-15 ans en trouble grave d'apprentissage. Ben oui, des fois c'est rock 'n' roll, des fois ils sont poqués quelque chose de rare, mais la plupart du temps, on a beaucoup de plaisir.

Donc, ils arrivent d'un peu partout, en métro, en transport privé, avec les parents le matin, avec des bribes d'informations d'origines multiples (radio, télé, vidéo, réseaux sociaux, discussions d'adultes, etc.), avec des questions... Mais - attache ta tuque, Matante - des questions graves, des questions qui ne se répondent pas toujours.

Lorsqu'on a fait du mal à Charlie, ils m'ont demandé: «Mais pourquoi ils ont fait ça, Candice?» Là, j'ai eu un p'tit moment de panique, mais j'ai plongé, parce que ça fait partie de mon rôle d'éducateur, de déconstruire l'indéfendable... Mes deux étudiants musulmans ont eu le besoin d'exprimer, encore une fois, que ce n'est pas ça qu'on prescrit dans le Coran, que les gens qui mettent sur le dos de leur religion ces actes horribles sont égarés... S'en est suivi, durant l'année scolaire, une série de discussions et d'échanges très intéressants sur le droit de la femme, le ramadan, les habitudes alimentaires, le port du voile (hic). Ben Matante, figure-toi que ce sont mes deux élèves musulmans ont clamé haut et fort: «Les femmes, il faut les traiter comme des princesses. Elles nous supportent, elles prennent soin de nous, elles nous aiment, même quand on fait des conneries...» J'étais tellement fière que je l'ai écrit sur mon Facebook, va voir.

«C'est un peu de la vocation, mais au-delà de ça, ce sont ces moments précieux, magiques...»

Et là, de ce temps-ci, on parle des migrants. Durant le cours de géographie, il y en a un qui lève sa main et qui me demande de montrer la Syrie. Je te le donne en mille, j'ai une Syrienne dans mon groupe. Et elle explique que c'est inquiétant pour sa famille. Elle explique ce que c'est que la guerre, ce que ça fait aux familles dans le quotidien, ce que les enfants vivent. Elle explique et elle pleure, parce que son oncle est mort et que ses cousins ne vont plus à l'école, que la maison est éventrée... Et s'ensuivent des discussions sur les guerres qui ont marqué l'histoire, sur la Charte des droits humains, sur la chance que nous avons de vivre ici.

C'est dans ces moments-là que je me dis que j'ai fait le bon choix, que je suis à ma place. Parce que j'arrive à créer un espace de partage riche, accueillant et respectueux, pour des individus qui, plus tard, décideront de notre avenir.

Tu vois, Matante, dans mon métier, j'enseigne la règle du participe passé avec avoir, les maudites fractions, le langage algébrique de l'enfer... mais j'éduque aussi. J'insiste sur s'il-vous-plaît, les bonjours, les mercis; j'établis des standards d'hygiène (ben oui, des fois, ça sent l'esprit d'équipe...); je les vouvoie pour leur apprendre que les plus simples marques de respect ouvrent des portes; je parle de l'importance de se mettre à la place des autres, parce que des ados, c'est égocentrique en sale. Tout ça se fait dans le plus grand respect des cultures, des croyances, des habitudes de vie de chacun. C'est ça ma passion, Matante, c'est pour ça que je me lève tous les jours à l'aube, que pour me changer les idées lorsque j'appelle à la DPJ, je vais faire du sport, jusqu'à l'épuisement.

Et je pense à mes collègues, Sue Anne, Karine, Isabel, Mélanie, Anne, Geneviève, Sonia, Benoît, Marie-France, Marie-Hélène, qui sont animés de la même passion. Et là, Matante, ces temps-ci, j'ai peur. J'ai peur que cette passion ne s'inhibe, parce qu'on ne fait pas de bons choix, en tant que société.

Ben oui, il fallait bien que j'en parle, excuse-moi.

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